Taxes incitatives, main-d’œuvre qualifiée : Vancouver est présentée comme un eldorado pour les studios d’animation numérique et d’effets spéciaux. Un secteur plein de promesses qui ne demande qu’à se développer.
Presque dix ans après la sortie de Toy Story, premier film d’animation réalisé entièrement en images de synthèse, et en attendant le troisième volet dont la sortie est prévue aux États-Unis le 18 juin 2010, plusieurs cinémas de la ville proposent depuis le 2 octobre de revoir les deux premiers épisodes signés Pixar. « Un ticket, deux films et trois dimensions » : une façon à peine dissimulée de célébrer l’arrivée du nouveau studio de courts métrages Pixar annoncée en mai dernier.
L’engouement du public pour ce genre de films s’exprime à travers les chiffres du box-office. Le dernier bébé des studios Sony Image Works, Cloudy with a chance of meatballs, adapté d’un livre pour enfants, s’est classé au premier rang du palmarès nord-américain lors du premier week-end de sa sortie, générant plus de 30 millions de dollars. L’un des grands manitous de l’animation chez Sony Image Works, le Canadien natif d’Ottawa Chris Williams, s’était déplacé en septembre au festival Spark à Vancouver au lendemain de la sortie du film pour détailler, devant une salle pleine d’étudiants, la conception du nouveau long métrage animé. David Burgess, autre invité de marque, s’est remémoré avec amusement ses cours à Emily Carr d’où il est sorti diplômé de la section animation en 1981 : « Notre prof nous avait prévenus : “Ce sera dur, intensif et personne n’aura de travail à la fin”. » Son CV est aujourd’hui à faire pâlir d’envie tous les mordus d’images numériques. Invité en tant que directeur de l’animation chez Dreamworks, autre grand studio, il évoque un secteur prospère : « Il y a du travail dans ce milieu et il y en aura de plus en plus. »
Du travail oui, mais où ? Vancouver a tout d’un aimant à studios d’animation et effets spéciaux. Ils sont nombreux et continuent à pousser. Mais comme l’explique Sly, membre de l’antenne locale Siggraph* à Vancouver, l’association organisatrice du festival Spark, « environ 1 000 personnes travaillent dans l’industrie de l’animation numérique et des effets spéciaux à Vancouver. Je serai étonné qu’il y en ait plus, ce qui est vraiment peu pour une industrie. Surtout quand on sait qu’un studio comme Pixar en Californie emploie à lui seul 1 200 personnes. »
C’est ce qui différencie Vancouver du géant californien : si le nombre de studios au mètre carré y est impressionnant, ceux-ci demeurent de petite taille et peinent à maintenir une ligne de production. « Nous ne sommes pas au niveau des Américains, qui peuvent se permettre de garder les gens à l’année. Ici, les studios sont toujours à la recherche du nouveau projet. »
Résultat, beaucoup d’employés locaux de l’industrie sont forcés d’aller chercher ailleurs après la fin d’une mission. Les deux dernières années ont même été particulièrement pénibles pour le secteur : production remise à plus tard ou même abandonnée. Une précarité qui peut faire fuir les talents locaux. Le studio Vanguard a du fermer sa branche ouverte à Burnaby après le flop du long métrage animé Space Chimps. « C’est bien beau d’avoir des studios, mais il faut aussi des projets. Il y a eu beaucoup de gens sur le marché, même si l’industrie du jeu vidéo, plus solide notamment grâce à la présence d’Electronic Arts était toujours là », détaille Sly.
Effet District 9 ?
Le secteur montre cependant des signes importants de relance. Rainmaker, plus gros studio de la ville qui emploie 200 personnes en période creuse et 400 en temps normal, a revendu il y a deux ans sa branche effets spéciaux pour concentrer sa production sur l’animation numérique. L’entreprise travaille actuellement sur un long métrage qui sortira au cinéma. Une rareté lorsqu’on sait que les films produits localement sortent généralement directement en DVD sans passer par la case grand écran. Dans les coulisses du festival Spark, on raconte, sans citer de nom, que deux nouvelles structures doivent prochainement ouvrir leurs portes. La société californienne créée par James Cameron, Digital Domain, une pointure des effets spéciaux, lancera quant à elle début 2010 un studio de plus de 1 800 m2 à Vancouver et embauchera au départ une cinquantaine de personnes, pour la plupart des Canadiens. L’entreprise de recrutement spécialisée CG Scout Inc a déjà fait passer une première série d’entretiens aux locaux début octobre.
Autre bonne nouvelle pour l’industrie de l’animation locale, des Vancouvérois expatriés en Californie chez Disney reviennent en Colombie-Britannique pour monter une boîte de production qui s’appellerait 6/5, et travailler à la réalisation d’un long métrage animé pour le cinéma.
Quant aux boîtes d’effets spéciaux déjà implantées, elles ont récemment été impliquées dans de grosses productions. Une nouveauté, sachant que les entreprises locales ramassent généralement les miettes des gros studios américains. Le studio londonien Movie Pictures Company (MPC) – responsable des effets spéciaux de la saga Harry Potter –, après avoir ouvert il y a deux ans une succursale à Vancouver, s’est vu confier les effets spéciaux de Watchmen. MPC a lancé en juin dernier une campagne d’embauche pour plusieurs gros projets censés débuter en octobre.
Plus étonnant, les effets spéciaux du dernier carton au box-office, District 9, ont entièrement été réalisés à Vancouver par trois entreprises de taille modeste. « Le réalisateur vit à Vancouver et est un ancien de la Vancouver Film School, il a voulu stimuler l’industrie locale », explique Eric Wong, modélisateur 3D chez Rainmaker.
Le film a rapporté plus de 37 millions de dollars lors du premier week-end de sa sortie aux États-Unis. Un concours de circonstances qui s’est transformé en aubaine pour la ville. Neill Blomkamp, le réalisateur sud-africain installé à Vancouver, a expliqué dans une interview donnée au site Internet Animation World Network avoir dans un premier temps pensé confier les effets spéciaux au prestigieux studio Weta Digital (responsable du Seigneur des anneaux) en Nouvelle-Zélande. Mais ces derniers, trop occupés par leur travail pour Avatar, le nouveau projet de James Cameron, n’étaient pas disponibles. Le site Internet d’Image Engine, studio local en charge d’une grosse partie des effets spéciaux du film, affiche désormais fièrement en guise de page d’accueil les mots de remerciements du réalisateur de District 9. Le producteur délégué aux effets spéciaux, Shawn Walsh, lui aussi ancien élève de la Vancouver Film School, déclarait dans une interview filmée sur YouTube qu’il espérait « que (cette réussite) montrerait qu’il est possible de réaliser des projets majeurs dans la ville, et des projets réussis. »
De quoi donner un coup de projecteur sur Vancouver, exactement ce dont elle a besoin afin de gagner en notoriété. « La ville, pour être davantage attractive et reconnue, détaille Sly, doit garder ses talents et avoir des gens expérimentés pour attirer les grosses productions. »
Méconnaissance
Des talents, Vancouver n’en manque pas. Plus de 40 diplômés de la Vancouver Film School ont participé aux effets spéciaux de District 9. Les écoles sont nombreuses et bien cotées, un terrain fertile pour une main-d’œuvre prête à l’emploi. C’est l’une des raisons pour lesquelles Pixar a choisi de s’installer ici – outre la proximité avec Los Angeles, un système de taxes attrayant, un cadre dynamique et des talents locaux. La branche de Disney embauchera une petite centaine de personnes, majoritairement des Canadiens.
Du coté de Siggraph, on cherche à dynamiser davantage encore le secteur. Au festival Spark, en marge des festivités, l’association a organisé une rencontre informelle entre les invités du festival, les professionnels locaux et le gouvernement. « Les gens connaissent finalement peu Vancouver et s’étonnent toujours du fait que ce soit si près de la Californie ; quant aux avantages fiscaux, ils n’en ont pas idée et ne connaissent pas le mécanisme. On essaye de mettre les gens en contact et de faire passer le message », explique Sly.
Le nouveau volet du festival, cette fois-ci consacré aux effets spéciaux, devrait permettre d’attirer en janvier prochain à Vancouver de nouveaux grands noms du secteur.
Charlotte Houang
* Siggraph, dont l’acronyme signifie Special Interest Group on GRAPHics and Interactive Techniques, est une association professionnelle internationale dédiée à l’imagerie numérique sous toutes ses formes. L’association organise une conférence annuelle dont l’hôte sera Vancouver en 2010 – la première fois qu’une conférence Siggraph est organisée hors des USA. Représentée dans toutes les grandes villes par des « chapitres », la branche de Vancouver s’est volontairement spécialisée dans l’animation numérique 3D et les effets spéciaux.


