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Samedi 4 février 2012

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Vendredi 21 décembre 2012

Rémunérés au clic

Rémunérés au clic

À mi-chemin entre un magazine en ligne et une encyclopédie participative, l’entreprise vancouvéroise Suite101.com Media Inc. a opté pour un modèle économique singulier. Ses auteurs ne sont rémunérés qu’en fonction du nombre de publicités activées par les internautes.

Plus de 230 articles ont été mis en ligne sur suite101.com le 20 mai dernier. Le même jour mais dix ans plus tôt, le site en comptabilisait seulement une soixantaine. Entre temps, le mode de rétribution des auteurs alimentant le site a changé. Ils étaient auparavant rémunérés à l’article – c’est désormais la régie publicitaire de Google qui mène la danse. Les auteurs sont payés en fonction du nombre de clics générés sur les publicités placées en marge de leur publication.

Le système est astucieux : une liste de mots-clés est vendue aux enchères à des annonceurs par Google. Son programme informatique AdSense analyse alors le contenu des articles avant de placer automatiquement les publicités en fonction de ces mots-clés.

La chasse aux mots-clés

À l’inverse des journalistes classiques, pour lesquels l’annonceur n’influence pas le choix d’un sujet, le modèle économique du site, instauré en 2007, oblige les auteurs à y penser. Du moins ceux qui souhaitent rentabiliser leurs écrits. Sur Suite101, un article en lien étroit avec une publicité peut « rapporter du clic ». En fonction du prix déboursé par un annonceur pour acheter un mot-clé, certains clics rapportent plus que d’autres.

Miranda Miller manie parfaitement le système. Spécialisée entre autres dans la finance et les affaires, cette Ontarienne choisit généralement ses sujets en fonction des mots-clés les plus rémunérateurs. « J’ai eu l’idée de me lancer dans l’écriture d’une série d’articles sur l’assurance habitation lorsque plusieurs familles ont tout perdu dans l’incendie de leurs appartements. Je savais que les publicités pour les assurances étaient rémunératrices, explique cette auteur à son compte. Si un thème m’intéresse mais qu’il ne rapporte pas grand-chose, je l’écrirai de toute façon, mais j’essayerai de le relier à un sujet plus payant ».

Un procédé malin, car Google AdSense ne tombe pas toujours juste. Un article sur les pays en voie de développement s’est par exemple vu affublé d’une annonce sur le « développement personnel ». À moins d’être énormément consulté, il ne rapportera sûrement rien comparé à la série d’articles sur l’assurance habitation. « Le contenu des annonces n’est pas sous notre contrôle direct, détaille Peter Berger, directeur général de Suite101.com Media Inc. Elles peuvent être différentes à chaque nouvelle ouverture de page et dépendent de nombreux paramètres, comme par exemple les publicités sur lesquelles vous avez déjà cliqué, où vous vous trouvez géographiquement… » Pour doper le nombre de clics et donc éviter un « article orphelin », des rédacteurs cherchent d’abord à connaître les mots-clés aux clics les plus juteux.

Faire de l’argent ou pas…

L’entreprise, vieille de 14 ans et depuis implantée à l’étranger, affirme trier ses auteurs sur le volet et ne retenir qu’entre 20 et 30 % des candidatures soumises en ligne. Journalistes et professionnels en tout genre ont carte blanche. Leurs motivations ? Écrire, mais aussi gagner de l’argent. L’été dernier, un Américain a empoché la somme de 5 000 $ en un mois – un record. Une poignée atteint entre 2 000 et 3 000 $ mensuels.

C’est évidemment loin d’être le cas de tous. Eric Pichelingat, rédacteur francophone, pensait gagner un peu d’argent en parallèle de son activité. Pourtant, « avec 20 articles et 2 800 pages vues », ses gains s’élèvent en 6 mois à moins de 10 $. « Le modèle est peut-être rentable pour Suite101 et le groupe Hubert Media [co-propriétaire du site, ndlr] mais sûrement pas pour les auteurs, explique Eric, d’autant qu’il est impossible de savoir ce que rapporte réellement chaque article par manque de transparence de Google ». Le chiffre d’affaires de Suite101 n’est pas communiqué ; quant à Google, elle est la seule à connaître le montant exact qu’un clic sur une annonce rapporte.

Certains s’y retrouvent néanmoins. Miranda Miller assure avoir gagné de l’argent, sans préciser la somme. « J’apprécie le mode de paiement car je peux ralentir le rythme pendant un mois et toujours recevoir de l’argent ». C’est l’argument phare du site : « Percevoir des revenus à vie ». Même s’il ne s’agit que de quelques centimes, les auteurs, tant que leurs articles génèrent des revenus publicitaires, continuent à toucher de l’argent.

Ce système a séduit les 4 000 rédacteurs réguliers, attirés par l’idée d’écrire tout en étant rémunérés. Eric Pichelingat, en dépit de la faible rentrée d’argent, écrit toujours pour se « constituer une base d’articles de référence ». L’entreprise revendique à l’heure actuelle 28 millions de lecteurs mensuels et plus de 300 000 articles publiés. Elle possède des bureaux à Berlin, Madrid et depuis 6 mois à Paris, date de lancement de la version francophone. ■

La fraude au clic

Cliquer sur des publicités pour augmenter les revenus de son site ou sur l’annonce d’un concurrent pour augmenter ces frais publicitaires sont des fraudes fréquentes depuis l’apparition de Google AdSense en 2003. Prier leur carnet d’adresse de cliquer sur les annonces reliées à leurs articles, les rédacteurs de Suite101 – payés en fonction des pubs activées par les internautes – doivent y avoir songé.

« Nous avons eu des problèmes dans le passé mais il s’agit aujourd’hui d’une minorité », affirme Peter Berger, directeur général de Suite101 Media Inc.

Les auteurs sont bien mis en garde : « Cliquer sur les annonces du site, inciter les autres à le faire ou utiliser un moyen automatisé » est formellement interdit et peut conduire à être radié du site. Plusieurs outils « très puissants » sont mis en place pour débusquer les tricheurs. « Google a plusieurs mécanismes (impliquant les cookies, l’adresse IP, la géolocalisation… ) pour s’assurer qu’il n’y a pas de clics frauduleux », détaille Peter Berger.

Le dernier rapport de Click Forensics, qui fait autorité, rapporte un total de 17,4 % de fraude au premier semestre 2010, contre 13,8 % l’année précédente à la même période. Cette augmentation est attribuée, selon Forensics, aux techniques sournoises et sophistiquées employées de plus en plus difficiles à contrôler. Les internautes cliquent par exemple à leur insu sur des liens publicitaires sans se douter des logiciels espions installés dans leur ordinateurs.


Charlotte Houang

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