L’assassinat l’année dernière d’un médecin américain pratiquant des interruptions volontaires de grossesse dans la Kansas a réveillé de vieux démons dans la province. Pourtant, si certains docteurs restent réticents à l’idée de pratiquer l’avortement, le climat de peur apparu à la fin des années 1990 n’est plus d’actualité.
Postés à l’angle de Broadway et de Commercial Drive, deux militants anti-avortement, plus communément appelés pro-vie, distribuent des tracts. Près d’eux, une poussette avec à l’intérieur un fœtus en plastique. « Nous venons ici chaque vendredi matin », explique Chuck, « homme sandwich » dont les pancartes dénoncent le nombre de « bébés tués » suite aux interruptions volontaires de grossesse (IVG) dans la province.
À quelques dizaines de mètres de là se trouve la clinique d’avortement Everywoman’s Health Centre. Un centre discret, presque caché, sans signe extérieur reconnaissable. Google Maps révèle son adresse, non communiquée sur son site. « Cette clinique a une longue histoire, détaille Joyce Arthur, coordinatrice de la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada, avec de nombreuses protestations agressives – notamment à leur ancienne adresse –, de fréquents blocus, des serrures engluées et d’autres actes illégaux ».
Depuis la décision de la Cour suprême en 2008 de maintenir la « bubble zone » qui interdit, entre autres, aux activistes le droit de protester ou d’influencer quiconque dans un rayon de 50 mètres autour des cliniques spécialisées, peu de militants s’y sont risqués – hormis Sissy von Dehn et Donald Spratt qui se sont faits arrêter. D’après Jacqueline Foley, de la clinique Everywoman’s Health Centre, cette arrestation en juin 2009 est la dernière en date. Quant au piquet situé à l’angle de Commercial et Broadway, il est suffisamment éloigné pour ne pas violer le périmètre.
Les rassemblements anti-avortement n’ont pas pour autant disparu, ils existent en-dehors de cette « bubble zone ». D’après Joyce Arthur, ils étaient cependant plus nombreux pendant les Jeux olympiques et pratiqués par des pro-vie venus d’ailleurs. John Hof, de Campaign Life Coalition B.C., impliqué dans le réseau pro-vie depuis trente ans, parle d’un mouvement « plus actif que jamais et particulièrement parmi la jeunesse et les jeunes professionnels ». Début mars, Patrick B. Craine, rédacteur de LifeSiteNews.com, site Internet pro-vie suivant l’actualité des activistes au Canada, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, rapportait une altercation sur le campus de UBC entre défenseurs du droit à l’avortement, les SRC (Students for Reproductive Choice), et le club pro-vie du campus, Lifeline. Ce dernier revient tous les semestres avec la campagne GAP – pour Genocide Awarness Project – lors de laquelle le groupe installe des panneaux associant victimes de l’Holocauste à celles de bébés avortés. L’accord signé entre les deux groupes et le syndicat des étudiants de l’université stipulant qu’ils devaient rester à 9 mètres les uns des autres n’a pas suffi. « Des dizaines de pro-avortement ont perturbé la manifestation pro-vie », écrit Patrick B. Craine. Une vidéo montre une vingtaine d’étudiants pro-choix masquant les panneaux de Lifeline par le biais de grandes banderoles jaunes affichant des slogans tels que « Une grossesse non désirée n’est pas un choix » ou encore « Un viol ou l’inceste n’est pas un choix ».
Des actes pacifistes qui n’effraient guère, comparé au climat de violence apparu dans les années 1990 et début 2000. En 2008, le docteur Garson Romalis revient, dans un article du National Post intitulé « Pourquoi je pratique des avortements », sur les deux tentatives de meurtre dont il a été victime en 1994 et en 2000. Le nom du docteur vancouvérois, diplômé de l’université de Colombie-Britannique en 1962, apparaît toujours sur un site américain d’activistes extrémistes anti-avortement, qui répertorie scrupuleusement le nom des médecins canadiens pratiquant des IVG, surnommés « les bouchers ». Le « Canada, bastion traditionnellement libéral en Amérique du Nord en matière d’avortement, est entré dans un débat qui va au-delà de l’idéologie avec une série d’attaques violentes et de menaces », écrivait le New York Times en 2000 à l’époque de la seconde agression du docteur Romalis.
Retour au calme
L’année dernière, lors de l’assassinat du Dr George Tiller, médecin pratiquant l’IVG au Kansas, une question resurgit : la communication et l’imagerie utilisées par les groupes anti-avortement peuvent-elles réveiller la violence d’activistes extrémistes ? La police vancouvéroise a déclaré peu après ne pas avoir remarqué d’augmentation de violence ou d’acharnement à l’encontre du personnel des cliniques. Pour John Hof, qui dénonce les attaques violentes sur « les êtres humains », cet assassinat « discrédite davantage les groupes pro-avortement. Ce médecin commettait des IVG tardives qui posent même problème aux pro-choix ».
« Appeler les avortements des meurtres, et les docteurs des tueurs de bébés, peut encourager les extrémistes », répond de son côté Joyce Arthur, ajoutant que « la peur et la prudence » des médecins et du personnel travaillant dans ces cliniques sont toujours perceptibles. « Il y a des petits harcèlements. Les docteurs avec des familles sont vraiment réticents à l’idée de pratiquer l’avortement ». D’après la National Abortion Federation, association professionnelle américaine des praticiens de l’avortement, 8 meurtres depuis 1977 ont été dénombrés aux États-Unis et au Canada. Avant l’assassinat du Dr George Tiller, les deux derniers meurtres dataient de 1998 et s’étaient produits aux États-Unis. Dans la même période l’organisme, représenté à Victoria, a recensé 17 tentatives d’assassinats. Mais rien depuis 2000. 1 429 actes de vandalisme sur des cliniques ont été répertoriés, dont 40 l’année dernière, tandis que 763 blocus de cliniques ont eu lieu, dont 1 seulement en 2009.
La Colombie-Britannique n’a pas relevé d’incident majeur depuis les arrestations de Sissy von Dehn et Donald Spratt. Le Pro-choice Action Network, organisme provincial militant pour le droit à l’avortement, très actif dans les années 1990, s’est même dissous fin janvier 2009 par « manque de besoins politiques », préférant se concentrer sur un travail à l’échelle nationale. Selon les derniers chiffres de Statistique Canada, 14 927 avortements ont eu lieu dans la province en 2005. Un chiffre légèrement en baisse comparé à l’année précédente. La question semble pourtant toujours diviser autant les Britanno-Colombiens qui, lors du dernier sondage réalisé par l’institut Angus Reid en 2008, se prononçaient à 50 % pour l’accès des femmes à l’avortement sans aucune restriction. ■
Charlotte Houang


