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Samedi 4 février 2012

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Vendredi 21 décembre 2012

Privés de salaire

Privés de salaire

Engagés l’été dernier par le sous-traitant d’un chantier vancouvérois, dix-sept travailleurs étrangers réclament aujourd’hui le salaire qu’ils n’ont jamais touché, soit plus de 60 000 dollars.

Il y a quelques mois, le 2538 rue Maple dans le quartier de Kitsilano à Vancouver a inauguré l’immeuble Pulse, construit par Bastion Development Corpora-tion. Les 73 appartements ont été mis en vente pour des prix allant de 430 000 à 1 million de dollars. Ils ont tous trouvé preneur. La construction du bâtiment, entamée en 2007, continue pourtant de faire des vagues.

Les travaux de peinture ont été effectués par RDM Hudson, un sous-traitant auquel Bastion Development Corporation a fait appel. L’été dernier, RDM aurait recruté les dix-sept personnes étrangères non autorisées à travailler sur le territoire, qui attestent aujourd’hui qu’une grande partie de leurs heures n’a pas été payée. « Le salaire convenu avec RDM était de 14 dollars de l’heure et un chèque devait tomber toutes les deux semaines, mais en cours de route le patron a changé les règles du jeu. La rémunération a été réduite et les paies n’étaient versées que mensuellement », déclare une militante pour le droit des travailleurs qui appuie le groupe des 17 depuis janvier. « Certains ont perdu trois semaines de salaire », continue-t-elle.

C’est en décembre dernier que les immigrés ont décidé de frapper à la porte d’une association qui défend les travailleurs, l’Organizing Centre for Social and Economic Justice (OCSEJ). Celle-ci a pris l’affaire très au sérieux : « Ces personnes n’ont pas seulement perdu un salaire, c’est leurs droits qui ont été bafoués, affirme-t-elle. Ils ont été menés en bateau par RDM qui repoussait à chaque fois l’échéance des paiements et ne versait qu’une partie de la somme. À la fin, on leur a dit que puisqu’ils n’avaient pas de numéro d’assurance sociale (NAS), ils ne recevraient rien et que s’ils insistaient, on allait les dénoncer à l’immigration. »

D’après la loi, l’employeur doit vérifier la régularité des papiers des salariés lorsqu’il les embauche – la législation protège de manière équivalente tous les travailleurs présents sur le territoire, quelle que soit leur situation vis-à-vis de l’immigration. John, qui préfère témoigner de façon anonyme, est chef de chantier à Vancouver depuis 15 ans et connaît bien ces pratiques. Pour lui, RDM savait très bien ce qu’elle faisait. « Engager des gens sans permis de travail revient beaucoup moins cher, ces personnes étant prêtes à travailler énormément pour une rémunération misérable, et les entreprises du secteur en profitent largement. D’ailleurs, Bastion Development Corporation n’est pas blanc comme neige dans cette histoire. Lorsqu’un sous-traitant vous demande si peu d’argent, vous savez très bien ce que ça cache, » insiste-t-il. Contacté par la rédaction de L’Express du Pacifique, RDM ne s’était pas encore exprimé au moment du bouclage.

Faire valoir ses droits

Avec l’aide de l’OCSEJ, une plainte a été déposée en janvier 2010 contre RDM devant l’Employment Standard Branch (ESB) de la province. « Les travailleurs veulent garder l’anonymat mais ils nous ont fourni des documents qui peuvent servir de preuves », explique Madame Vasquez, bénévole à l’OCSEJ. « Nous avons remis des photocopies de chèques et de relevés d’heures à l’agent de l’ESB qui suit le dossier. Notre plainte portait sur trois points : salaires impayés, heures supplémentaires non rémunérées et réductions de salaire injustifiées. L’ESB n’a cependant retenu que notre première requête, » ajoute-t-elle. Comme les travailleurs ne veulent pas révéler leur identité, RDM ne sait pas qui a porté plainte, et de ce fait l’agent de l’ESB responsable du dossier ne peut contrôler que les documents que l’entreprise veut bien lui fournir.

« Nous avions besoin de plus de preuves », continue Madame Vasquez. « En février, nous avons donc cherché à rencontrer le donneur d’ordre de RDM, Bastion, qui possède également certaines archives ou registres, cependant celui-ci n’a pas voulu nous recevoir. » Un mois plus tard, Kim Maust, vice-présidente de Bastion, a déclaré à la presse que son entreprise avait payé RDM en totalité et que sa société n’était pas responsable de la façon dont le sous-traitant a utilisé cet argent. Selon elle, son entreprise n’est aucunement impliquée dans cette affaire.

« Comme rien n’avançait, nous avons organisé une manifestation à l’endroit même de l’ancien chantier le 20 mars dernier », raconte la militante de l’OCSEJ. Soixante personnes étaient présentes, parmi lesquelles les plaignants, les membres de l’association et des personnes venues les appuyer. Tous étaient masqués, en signe de soutien envers les travailleurs anonymes. « Nous voulions mettre la pression médiatique sur les deux entreprises », poursuit Madame Vasquez. Dès la semaine suivante, RDM a accepté de coopérer en remettant de nouveaux documents à l’ESB. Ceux-ci ont permis de prouver qu’il existait un impayé d’au moins 18 000 dollars. « Sur cette somme, 13 000 dollars reviennent au groupe de personnes dont nous nous occupons, détaille la bénévole, les 5 000 dollars restants appartenant à des salariés que nous ne connaissons pas. »

Une première victoire, mais l’OCSEJ n’en démords pas : « Il manque une grosse partie de la somme que nous réclamons, nous allons continuer notre action », assure Madame Vasquez, qui annonce le chiffre de 59 132 dollars. Les dix-sept travailleurs souhaitent naturellement obtenir entièrement gain de cause. L’association va poursuivre les négociations et elle espère avoir l’appui d’un ancien responsable de RDM, prêt à témoigner en leur faveur. Le dossier est donc toujours en cours.

D’après John, ce cas n’est pas isolé à Vancouver, « dans ce secteur, certaines d’entreprises abusent du manque de connaissances des gens. La construction a connu un développement fulgurant ici. La main-d’œuvre vulnérable et disponible a été bienvenue pour les promoteurs. » ■

Fanny Abes

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