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Plutôt cigale que fourmi

Plutôt cigale que fourmi

Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les perspectives de croissance au Canada en 2010 sont les plus optimistes des pays du G8. Pourtant, si on annonce la reprise, les finances des ménages n’ont jamais été plus vulnérables.

À 46 ans, Jane a entamé une procédure de faillite personnelle : « Après mon divorce, j’ai conservé un train de vie qui ne correspondait plus du tout à mes revenus. Je me suis servie de mes anciennes cartes de crédit à tort et à travers. Au bout d’un certain temps, j’ai été complètement dépassée par les évènements. »

Au Canada, les cas de faillites personnelles ont augmenté de 28,4 % l’an dernier. Pour la première fois, le pays a dépassé le seuil des cent mille foyers touchés pour atteindre le chiffre de 116 381. Pour éviter un nouveau record, le gouvernement canadien vient de durcir considérablement les conditions d’accessibilité à la faillite personnelle. Selon Benjamin Tal, économiste à la banque CIBC, « les crédits à la consommation ont progressé de 9,4 %, et ce malgré la crise financière. La récession a donné lieu à un phénomène inédit : les ménages ont continué de creuser leurs dettes – autour de 7 à 8 % – alors que l’économie a régressé ». D’un autre côté, leur épargne n’a progressé que de 2 à 5 %. La dette nationale des particuliers a ainsi atteint un record de 1,3 milliard de dollars. En 2009, le montant que chaque foyer devait rembourser s’élevait à 96 100 $.

L’emprunt est un comportement structurel de l’économie canadienne depuis une soixantaine d’années. D’après le Centre de recherche et de normalisation des comptables généraux accrédités (CRN-CGA), les dépenses des foyers augmentent deux fois plus rapidement que leurs revenus depuis 20 ans et la situation est réellement préoccupante depuis 2007. Le vice-président du CRN-CGA, Rock Lefebvre, souligne un autre phénomène inquiétant : la façon dont les fonds empruntés sont utilisés. Selon l’étude qu’il a menée, « les familles consacrent cet argent à des fins de consommation plutôt qu’à l’accumulation de la richesse. Ainsi, 58 % des Canadiens affirment que les dépenses courantes sont la cause première de l’accroissement de leur endettement – ce pourcentage est supérieur à celui de 52 % constaté en 2007. » Les dépenses pouvant s’avérer rentables, notamment celles consacrées à l’investissement immobilier ou aux études des enfants, semblent mises de côté.

Méconnaissance

Paradoxalement, les statistiques montrent que, malgré l’augmentation constante de la dette des particuliers, les Canadiens sont enclins à croire que leur taux d’endettement personnel diminue. Tout comme Jane, la famille Éfrino s’est également retrouvée dans une situation financière difficile. « On est tombé des nues quand on s’est rendu compte qu’on ne pouvait plus rembourser. Avec le recul, je comprends qu’on ne savait pas gérer un budget, je ne connaissais même pas ma cote de crédit, raconte Josetta, la mère de cette famille de trois enfants. Maintenant, il va falloir rendre l’argent, ne plus emprunter à tout va et épargner pour l’avenir des petits. »

L’Agence de la consommation en matière financière du Canada a en effet constaté une certaine méconnaissance des consommateurs dans ce domaine : « 31 % des Canadiens ne savent pas quel est le taux d’intérêt de leurs cartes de crédit, 24 % connaissent leur cote de crédit et seulement 15 % ont demandé un exemplaire de leur dossier de crédit. »

Rock Lefebvre précise également que les Canadiens ont une « attitude relativement insouciante en ce qui a trait à l’épargne ». Le quart des répondants de son étude ne consacrent aucune ressource à aucune formule d’épargne, même pas en vue de leur retraite. En dépit de la crise, 78 % des Canadiens n’entendent pas modifier leurs habitudes et constituer un « coussin de sécurité » financier.

Pourtant, toujours selon lui, « il est dangereux de conjuguer croissance de l’endettement et diminution de l’épargne, parce que les ménages risquent de se retrouver coincés entre la nécessité de rembourser leurs dettes et le besoin d’accumuler des fonds en prévision de la retraite. »

La précarité financière semble déjà d’actualité. Près de 60 % des personnes interrogées par l’Institut Vanier ont déclaré qu’elles seraient en position de vulnérabilité si leur chèque de paie était retardé d’une semaine.

Benjamin Tal souligne que « l’optimiste des consommateurs l’emporte pourtant encore. Les gens ont augmenté leurs dépenses sans pour autant avoir les fonds, au point où leurs achats s’appuient plutôt sur les emprunts que sur le revenu. »

Une économie gonflée au crédit

La croissance reprend lentement au Canada. Craig Wright, premier vice-président et économiste en chef à la banque RBC, a d’ailleurs déclaré que « l’économie est solidement engagée sur la voie du redressement grâce à la vigueur des dépenses de consommation, à la faiblesse historique des taux d’intérêt et à l’amélioration des marchés du crédit ». Il est vrai que les taux d’intérêt ont atteint un niveau très bas et que la Banque du Canada devrait les maintenir à ce niveau encore quelques mois. Aujourd’hui, la reprise économique se fait par la consommation mais les foyers canadiens l’alimentent avec de l’argent qu’ils n’ont pas gagné. Pour certains économistes, il est important pour le PIB que la population ne se détourne pas de la « culture de consommation » au profit de l’épargne. D’autres parlent d’une situation alarmante car les Canadiens sont de plus en plus vulnérables aux risques financiers.

L’Institut Vanier indique que « le déficit des gouvernements a atteint des sommets sans précédent et qu’il faut s’attendre à ce qu’il se poursuive et que leurs dettes augmentent encore pendant de nombreuses années ». Les gouvernements, comme celui du Canada, vont donc tenter de réduire ces déficits en utilisant les outils à leur disposition : monétaire d’abord en augmentant les taux d’intérêt, fiscaux ensuite en haussant les impôts. L’Institut s’attend à ce que « 1,3 million de ménages se retrouvent en situation d’insécurité financière à la fin 2011. » Et pour Rock Lefebvre « ceux qui tomberont auront beaucoup de difficulté à se relever ». ■

Fanny Abes

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