Dotothy Parvaz, une journaliste de 39 ans, n’a pas donné signe de vie pendant 19 jours avant d’être libérée. Ancienne journaliste au Seattle Post-Intelligencer (P-I), Dorothy allait couvrir les émeutes en Syrie pour la chaîne qatarie Al Jazeera English lorsqu’elle a été arrêtée par les autorités syriennes dès son arrivée à Damas. Son fiancé luxembourgeois a rejoint Fred Parvaz, le père de cette dernière, dans sa maison de North Vancouver pour l’aider à surmonter l’épreuve qui s’est révélée insoutenable.
Plusieurs centaines de manifestants ont défilé le 9 mai à Damas pour dénoncer la répression en Syrie. Selon les ONG, depuis la mi-mars, date du début du mouvement de contestation, entre 600 et 700 personnes auraient été tuées et environ 8 000 personnes interpellées dont de nombreux journalistes… Dorothy, originaire de North Vancouver, a malheureusement fait partie du lot. Dans la maison familiale de North Vancouver, ville dans laquelle la journaliste a vécu son adolescence, règne un calme assourdissant. L’atmosphère est lourde.
Plus d’une semaine après l’arrestation de sa fille, Fred Parvaz nous accueille avec un sourire poli et une sérénité affichée. Mais l’inquiétude exhale. « Son employeur, la chaîne Al Jazeera, nous a dit qu’elle avait été envoyée en reportage à Damas, relate le professeur de Physique à l’Université Capilano. Depuis le 29 avril, nous n’avons aucune nouvelle et personne ne sait quand elle reviendra. La compagnie aérienne a indiqué qu’elle était effectivement sur la liste des passagers. Moi je pense qu’ils [les militaires] n’aiment pas les journalistes à cause de la situation interne qui est explosive. »
Il poursuit son récit. D’après ses informations, sa fille, qui devait couvrir les manifestations en Syrie, aurait utilisé son passeport iranien pour ne pas avoir à faire une demande de visa. La quadragénaire détient en effet deux autres passeports, l’un canadien et l’autre américain, qui nécessitent eux l’obtention d’un visa. Et comme la presse n’est pas la bienvenue en ce moment sur le territoire syrien, la journaliste aurait fait le choix d’utiliser ses documents iraniens pour passer la frontière en tant que touriste. « Cela ne fait pas d’elle une espionne, argumente-t-il avec un regard digne tout en ponctuant ses phrases d’un rire nerveux.
Fred Parvar ne fa
it pas ses 68 ans. Dorothy est la deuxième enfant d’une famille qui en compte quatre : trois filles et un fils aîné de 44 ans. La plus jeune fille, âgée de 24 ans, vit encore à Vancouver et étudie le Droit à l’Université Capilano. Dorothy, née en Iran [d’où sa triple nationalité], est arrivée à North Vancouver six mois après son père – elle n’avait que 12 ans. Quant à sa mère biologique, elle vit aux États-Unis depuis longtemps et n’a plus de contacts avec Dorothy « depuis de nombreuses années », d’après Fred.
« Ma fille aime son métier, témoigne le professeur de Physique. Lorsqu’elle était au lycée, elle voulait déjà l’exercer. Ce qui l’attire, ce sont les défis inhérents à sa profession : elle doit s’assurer que le public est informé correctement. Elle aime écrire, depuis toujours. C’est quelqu’un de très direct, qui ne peut tolérer l’injustice. Tous ces éléments l’ont conduite à épouser le journalisme. »
Au début des années 1990, Dorothy quitte le domicile familial pour étudier, pas très loin certes, à UBC. Puis, elle est partie pendant un an au Japon pour effectuer un stage dans le quotidien Asahi Shimbun. Ensuite, l’étudiante est entrée à l’Université d’Arizona et a obtenu un Master Degree en Journalisme. Par la suite, elle a vécu à Seattle et a travaillé pendant 11 ans au Seattle Post-Intelligencer (P-I). C’est là-bas qu’elle rencontre Todd Barker, son compagnon actuel, un avocat luxembourgeois qui travaille pour Amazon.com.
Son rédacteur en chef pendant près de dix ans, David McCumber ne tarit pas d’éloges à son sujet : « C’est absolument une excellente journaliste, soutient-il. Elle a une plume aiguisée et sûre et c’est une reporter pleine de ressources. Au sein de P-I, elle a gravi tous les échelons : d’abord correspondante locale, puis reporter régional puis reporter tout court, ensuite chroniqueuse. Enfin, elle a obtenu la bourse Nieman pour suivre une formation à Harvard. » En 2009, une autre bourse lui est attribuée pour suivre un cursus à Cambridge. Et c’est en Angleterre qu’une connaissance lui parle d’Al Jazeera English, la chaîne de télévision basée au Qatar, à Doha. Le défi la séduit : elle parle l’arabe [elle a vécu quelque temps aux Émirats Arabes Unis dans son enfance], l’iranien, l’anglais… bref elle a le profil idéal. Dorothy est effectivement embauchée en 2010 et envoyée à Doha pour contribuer à la section rédaction anglaise de la chaîne.
« L’attente est insoutenable »
« Je suis très inquiet et déprimé, martèle Fred Parvaz. Mais même si elle avait su que sa profession la conduirait là où elle est aujourd’hui, elle y serait allée. Si son employeur lui avait demandé de se rendre à Benghazi ou à Misrata [fiefs de la rébellion libyenne], elle n’aurait pas hésité. Je n’attends pas de Harper qu’il fasse ce qu’a fait Sarkozy pour les infimières bulgares prisonnières en Libye (1), mais qu’il fasse quelque chose à sa manière. »
Le fiancé, qui depuis le début de l’entretien était occupé à consulter les dernières nouvelles sur son ordinateur portable dans le salon connexe, s’approche enfin. Todd Barker est, à l’évidence, très affecté et préoccupé. Il parvient difficilement à dissimuler son anxiété. Ses mains, son visage sont couverts de plaques rouges… L’avocat connaît Dorothy depuis plus de 11 ans. Le couple devait se marier cet été.
Canadienne avant tout
Il commence : « Dorothy revenait du Japon pour Al Jazeera. Elle avait couvert l’après-tsunami. C’est une femme courageuse qui a toujours le souci de justice. Elle aime sa vie de journaliste et se considère avant tout comme une citoyenne canadienne, même si elle détient trois passeports. Nous espérons que le gouvernement canadien obtiendra sa libération. Je suis ici à North Vancouver jusqu’à son retour… je ne sais pas, par conséquent, pour combien de temps. Dès que nous nous levons le matin nous essayons d’avoir des nouvelles par le biais d’Al Jazeera.
Mais les quelque dix heures de décalage n’arrangent rien. [Il se gratte nerveusement l’avant-bras.] Ce n’est pas une espionne, assure-t-il. Je l’ai eue au bout du fil le 28 avril, elle m’indiquait qu’elle se rendrait le lendemain à Damas et depuis je n’ai aucune nouvelle. [Les démangeaisons reprennent]. Je ne veux pas spéculer sur ce qui s’est passé. Je me contente des faits. Elle seule pourra tout me révéler à son retour. »
En Iran
D’après le journal syrien al-Watan, « les autorités lui ont interdit l’entrée car elle était munie d’un visa touristique alors que son matériel montrait qu’elle se rendait en Syrie dans l’intention de couvrir » les manifestations. Toujours selon ce quotidien, la journaliste aurait quitté la Syrie dès le 1er mai « sans faire état de sa destination ». Une information confirmée depuis par l’ambassade syrienne à Washington DC. La jeune femme aurait été « escortée [à cette date] par le consul iranien jusqu’à un avion de la Caspian Airlines 7905 en partance pour Téhéran ».
Alors que la mobilisation relative à son arrestation n’a eu de cesse de grandir (2), les diplomates canadiens et américains ont dû traiter non pas avec la Syrie mais avec un autre interlocuteur tout aussi coriace : l’Iran.
La famille de la journaliste a, quant à elle, continué de croire jusqu’au bout. Du reste, le 9 mai Fred Parvaz avait fini notre entretien par un vibrant appel aux geôliers de sa fille. « S’il vous plaît, avait-il insisté, laissez-la partir, quel que soit l’endroit où elle est détenue. Pardonnez-la d’aimer son métier, d’être une journaliste. »
Son souhait a été exaucé. Puisque Dorothy Parvar a été libérée le 18 mai. De retour à Doha, la journaliste a simplement déclaré avoir vécu une « expérience terrible ». ■
(1) Libération le 24 juillet 2007 de cinq infirmières bulgares et de leur compatriote médecin d’origine palestinienne, détenus en Libye, après l’intervention du président français. Ils étaient accusés d’avoir sciemment inoculé le virus du sida à 438 enfants libyens
(2) Plus de 10 000 connexions au 12 mai sur Facebook : http://www.facebook.com/FreeDorothy?sk=wall


