Décrits en termes sombres, les corbeaux ont peu à peu colonisé l’espace urbain, et notamment les villes de Colombie-Britannique, grâce à des capacités d’adaptation et une intelligence hors normes.
À la station service située à l’angle de l’avenue Wellingdon et de Canada Way à Burnaby, on ne préfère pas savoir où dorment les corbeaux. « Sans doute au cimetière d’à côté, suggère un client. Ce serait bien leur genre ». L’employé, lui, s’est habitué à leur présence. « Ils passent la journée sur les fils électriques et près des poubelles, ils sont tout le temps là ». Les oiseaux noirs ont perdu leurs repères en 2006 lors de la destruction d’un nid géant près de l’avenue Wellingdon et Still Creek, où s’érige désormais un magasin Costco. Expropriés, ils ont rapidement créé de nouveaux nids, notamment dans les arbres de Richmond, Langley et Surrey où ils se retrouvent en fin d’après-midi pour dormir.
Le fait qu’ils quittent la ville a l’heure de pointe et volent parfois 45 minutes en bande pour se retrouver là-bas reste un mystère. Rob Butler, naturaliste et observateur d’oiseaux, suggère qu’ils se regroupent au même endroit pour rester éloignés de leurs prédateurs, peu nombreux, comme le Grand Duc d’Amérique.
La ville : un terrain fertile
« Une invasion urbaine », c’est ainsi que le zoologue John Marzluff de l’université de Washington décrit l’omniprésence des corbeaux en ville. Victoria a même hérité du surnom de « capitale des corbeaux d’Amérique du Nord » par Robert Alison, un biologiste qui y réside, talonnée de près par Vancouver et Seattle. D’après ce dernier, leur nombre a augmenté de 500 % dans la capitale de la Colombie-Britannique en 40 ans. Les estimations concernant Vancouver restent floues : ils seraient de 10 000 à 20 000.
La recrudescence de l’oiseau noir en ville n’est pas due au hasard. Elle est attribuée à notre mode de vie. L’abondance de nourriture disponible et la capacité de ces derniers à l’exploiter expliquent leur bonne santé. Après une étude sur les corvidés de Seattle, Stan Temple, chercheur à l’université du Wisconsin, a comparé les poubelles des fast-food à « des restaurants pour corbeaux ». La nourriture serait cent fois plus abondante en ville qu’en campagne. Et l’oiseau, omnivore, a la chance de n’être soumis à aucun régime alimentaire particulier. Il chasse et récupère tout : chenilles, poissons, grenouilles, salamandres, serpents, œufs, fruits, céréales, légumes et ordures. Animaux morts et oisillons font aussi l’affaire, d’où la mauvaise réputation de ce pirate des villes.

Chaque jour en fin d’après-midi, des milliers de corbeaux quittent Vancouver pour se retrouver dans leurs nids en périphérie de la ville.
Jusqu’à présent, aucune étude complète sur leur impact écologique au Canada n’a été réalisée. Mais des recherches pratiquées ailleurs, notamment au Nebraska, ont montré que leur nombre excessif pouvait nuire à d’autres oiseaux ainsi qu’à la densité de serpents et d’amphibiens. Rien d’étonnant donc à ce qu’ils ne soient ni protégés, ni mentionnés sur le site de BC Adventure qui présente une longue liste des oiseaux de la province à observer.
« Les lois canadiennes sur la protection de la faune, qui prennent pour modèle les lois britanniques, excluent spécifiquement les corbeaux de la protection, le seul oiseau natif d’Amérique du Nord non protégé par la législation fédérale ou provinciale », détaille Robert Alison. Il est d’ailleurs autorisé, à condition de posséder un permis de chasse, de tirer sur l’animal. L’appel au retour d’une chasse annuelle au corbeau – pratiquée chaque année dans le Manitoba – n’a néanmoins pas vu le jour. En 2008, des membres de Central Valley Naturalists, excédés par le « méchant prédateur », formulaient leur demande dans les colonnes du Vancouver Sun. Jude Grass, de Nature Vancouver, organisme spécialisé dans la biologie marine et terrestre, avait fortement contesté l’idée. « En tant qu’êtres humains, nous n’aimons pas les choses plus intelligentes ou du moins aussi intelligentes que nous », répondait-elle.
« Compliqués à capturer, il n’existe pas de répulsifs ou de produits efficaces anti-corbeaux. Il est difficile à effrayer, que ce soit par des détonateurs, ou des alarmes », détaille encore Robert Alison. Récemment, le virus du Nil occidental a considérablement réduit certaines populations rurales, ce qui n’a pas été le cas pour leurs homologues urbains.
Une intelligence fascinante
Les capacités intellectuelles du corvidé le rendent difficile à contrôler. Le grand corbeau est même décrit comme le « Albert Einstein » des oiseaux. Nathan J. Emery and Nicola S. Clayton, de l’université de Cambridge, ont suggéré qu’ils étaient aussi habiles que les primates. Auteur d’un livre dédié à l’animal, Candace Savage rapporte une quantité d’anecdotes incroyables sur son comportement. Au Japon par exemple, des corbeaux utilisent des voitures comme casse-noix. Ils déposent des noix devant les roues des véhicules arrêtés au feu rouge et viennent les récupérer, écrasées, après le départ de ceux-ci. Ils sont aussi connus pour être des fabricants d’outils hors pair, comme des crochets, et communiquent entre eux d’une façon inhabituellement avancée.
Malgré son habileté, l’oiseau a mauvaise réputation. Il est très souvent associé à la mort et décrit en termes inquiétants. Dans son poème le plus célèbre, Le Corbeau, Edgar Allan Poe décrit comment le visiteur aux ailes noires le conduit à la folie. Le film d’Alfred Hitchcock est aussi dans toutes les pensées lorsqu’en fin d’après-midi des milliers d’oiseux noirs ondulent au-dessus de la ville.
Très respecté dans la culture amérindienne, il symbolise entre autres l’intelligence. Le grand corbeau ornera d’ailleurs les médailles
paralympiques. Il est omniprésent jusque dans le nom des routes : Crow Street à Vancouver, Crow Creek à New Westminster, Crow Road à proximité de la Sunshine Coast. L’autoroute « Crowsnest » part de Hope et se poursuit jusqu’en Alberta.
L’oiseau noir effraie et fascine. Il reste une énigme pour ceux qui s’y intéressent sur de nombreux points. Le bal des corbeaux, peu avant la tombée de la nuit, n’est en tout cas pas près de se terminer.
Charlotte Houang



