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Vendredi 21 décembre 2012

Librairies à Vancouver : la mort à petit feu

Librairies à Vancouver : la mort à petit feu

En février, Duthie Books fermait ses portes après 53 ans d’activité intense. À la fin de ce mois de mai, ce sera le tour de Sophia Books. Les librairies indépendantes sont-elles en voie d’extinction à Vancouver ?

Marc Fournier ne peut plus et ne veut plus suivre. Face à l’augmentation de 23 % du loyer de son local commercial, le propriétaire de Sophia Books a annoncé la fermeture de sa librairie. Après la cessation d’activité de Duthie Books en février, c’est un nouveau coup porté aux libraires qui met en lumière les difficultés croissantes du secteur.

Il fut pourtant un temps, dans les années 80, où Vancouver était une ville qui « regorgeait de librairies » selon Celia Duthie. Elle et sa famille possédaient dix boutiques et donnaient le ton à la vie littéraire de la ville. « Duthie » a d’ailleurs formé de nombreux professionnels qui ont plus tard ouvert leur propre magasin, dont Marc Fournier, qui a repris Sophia Books il y a une dizaine d’années.

Depuis, le nombre de librairies diminue, année après année. De cette période faste ne subsiste aujourd’hui plus que Books Coop, sur Commercial Drive. « Il y a plus de librairies indépendantes par habitant à Victoria qu’à Vancouver », assure Margaret Reynolds, présidente de l’Association des éditeurs de Colombie-Britannique.

Une mutation globale du secteur du livre

Le secteur du livre a subi, comme celui du disque, une mutation radicale dans les années 90 en Europe et en Amérique. L’apparition de grands groupes, comme Chapters Indigo, puis de géants de la distribution comme Amazon ou Walmart, avec leur stratégie de vente à perte et de prix au rabais, a sonné le glas de nombreuses librairies indépendantes.

Pourtant, au moment de l’apparition de Chapters, et sous l’impulsion de Duthie Books, certaines d’entre elles ont essayé d’établir une stratégie de défense commune. Mais l’initiative a très vite été abandonnée.

Aujourd’hui, c’est la concurrence d’Internet qui fait de l’ombre aux professionnels du livre. Les lecteurs passeraient désormais davantage de temps à lire sur la Toile que sur le support traditionnel du livre. Et c’est sans compter l’iPad, qui d’après Celia Duthie « remplacera le livre dans moins de deux ans ».

Des conditions peu favorables

Outre ce mouvement général, il y a des raisons qui semblent spécifiques à Vancouver et qui rendent encore moins aisée l’implantation ou la résistance des acteurs du livre. « Vancouver est une ville de passage », assure Joseph Stewart de Blackberry Books. Les gens viennent et repartent. La fidélisation des lecteurs s’en trouve ainsi plus ardue, surtout pour les librairies situées en centre-ville ou dans les quartiers touristiques. De plus, ces clients potentiels toujours en mouvement accorderaient leur préférence à Internet pour acheter leurs livres, plutôt que de trouver à chaque nouvel emménagement un nouveau libraire.

Margaret Reynolds met aussi en avant le côté « affaires et activités sportives » de Vancouver, où le livre tiendrait ainsi une place de moins en moins grande, à la différence de villes comme Toronto ou Montréal, plus orientées sur la culture.

Enfin, et cette dernière difficulté met tous les libraires d’accord, Vancouver est une ville aux loyers exorbitants. Duthie Books et Sophia Books invoquent d’ailleurs cette raison comme un facteur décisif dans leur fermeture. Pour un métier qui n’a jamais été réputé pour le profit qu’il  génère, c’est un obstacle fatal. Vancouver serait la ville la plus chère du Canada en termes de prix du marché locatif commercial. Ceci grève les commerces existants et décourage tout nouveau projet. « Les librairies des autres villes, comme Victoria, résisteraient mieux parce qu’elles seraient propriétaires de leurs murs, et qu’elles ne seraient donc pas sensibles à la hausse des prix fonciers », suggère Celia Duthie.

Par ailleurs, il existe peu d’organisations susceptibles de les soutenir et de les défendre : une alliance avortée après l’apparition de Chapters, l’association locale de libraires BC Bookseller qui a périclité il y a peu, et une association nationale basée à Toronto, Canadian Bookseller, trop lointaine et trop peu représentée dans la province.

Qui plus est, les librairies sont moins sollicitées depuis quelques années parlibrairie les événements porteurs, comme le Vancouver International Writers Festival. Ce que déplore Ray Viaud, de Books Coop : « C’était pourtant une bonne coopération, nous recevions des auteurs nationaux et internationaux dans nos librairies. Ils rencontraient le public, ça marchait très bien ».
Et pour montrer le peu d’intérêt que la situation du livre suscite, il n’existe aucune statistique officielle et publique rapportant les ventes de livres au Canada et en Colombie-Britannique. Sans oublier que l’Association des éditeurs de Colombie-Britannique a vu son budget réduit de 40 % en 2010.

Le livre à Vancouver : moribond ?

« À nous de nous défendre avec nos moyens », argue Ray Viaud, qui s’est associé au festival The Word on the Street, ou encore à la partie consacrée au livre de l’Asian Heritage Month.

La priorité est de mettre l’accent sur le métier de libraire, service que n’offrent ni les grandes chaînes, ni Amazon : conseiller de nouvelles lectures, mettre en avant de nouveaux auteurs, organiser des rencontres littéraires, « être proche du client » selon Joseph Stewart. « Nous avons une sélection, et notre clientèle nous fait confiance dans nos choix. Elle vient découvrir des auteurs vers lesquels elle n’irait pas spontanément. »

Autre option : se lancer sur le même terrain que les grands groupes et jouer sur la vente au rabais des livres, comme Books Warehouse. Mais ils sont les seuls.

Dernière solution, la voie de la spécialisation. « Se placer dans une niche donne plus de chance de survie à une librairie aujourd’hui », affirme encore Phyllis Simon, de Kidsbooks, qui s’est orientée vers les livres pour enfants. Books Coop s’est spécialisée dès sa création dans l’approche solidaire et sociale en travaillant avec des groupes de revendication de justice sociale. Cookbook a mis le cap sur les livres de cuisine, Banyen Books sur le bien-être et la spiritualité, et Little Sister’s sur la littérature gay et lesbienne. Ces librairies sembleraient rencontrer moins de difficultés face à cette mutation dans l’industrie du livre, malgré le cas de Sophia Books qui s’était spécialisée dans les livres français et scolaires.

Malgré ces difficultés, de nouveaux projets percent : Ria Bleumer, une ancienne responsable de Duthie Books, s’apprête à lancer à Vancouver la librairie Sitka Books & Art. Kidsbooks vient d’ouvrir un magasin à Surrey, où les prix des loyers sont bien sûr moins prohibitifs. Sharman King, président de Books Warehouse, se dit prêt à investir dans une nouvelle boutique s’il trouve un lieu abordable. Quant à Marc Fournier, il continuera de fournir les écoles en livres, activité qui ne nécessite pas une vitrine hors de prix dans un quartier fréquenté. ■

Célia Vaudaine

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