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Vendredi 10 février 2012

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Vendredi 21 décembre 2012

Les travailleurs de l’ombre

Les travailleurs de l’ombre

Le marché du travail au noir a pignon sur rue à Vancouver. Chaque matin, toujours au même endroit, un curieux rassemblement de travailleurs se forme pour regarder les voitures passer et ainsi trouver un emploi pour la journée.

Quartier est de la ville, un matin de septembre. Une vingtaine d’hommes vêtus d’habits de chantier patientent au coin d’une rue. Parmi eux, Nicolas, originaire de France, est venu tenter sa chance pour la journée : « C’est un carrefour bien connu dans le quartier, il y a toujours du monde, je suis venu plusieurs fois, c’est même la deuxième fois en une semaine. »

Comme les autres, Nicolas guette les voitures qui passent, dans l’espoir de voir l’une d’entre elles s’arrêter. Tous ces hommes attendent la même chose : une activité pour la journée, une mission temporaire pour combler les trous des divers chantiers de la ville. Un travail au noir. En attente d’un permis de travail, le jeune homme de 25 ans n’a pas trouvé d’autres solutions. « La première fois, raconte Nicolas, une femme nous a approchés pour des travaux dans son jardin, on a été payé 100 $ pour une journée de travail ».

Une fourgonnette ralentit. Cinq hommes se ruent dans sa direction pour interpeller le chauffeur. Une négociation animée s’ensuit. Trois d’entre eux finissent par s’engouffrer dans la camionnette. Nicolas s’est levé puis rapidement rassis devant le nombre « trop important » d’aspirants. Il engage la conversation avec son voisin de trottoir, José, un canadien originaire du Costa Rica, adossé à un pick-up et plongé dans un journal gratuit. José n’est pas venu depuis mai dernier. « C’est toujours la même histoire, explique-t-il, impassible. Ils ont commencé à réduire mes heures à mon autre travail, donc plutôt que de me tourner les pouces à la maison, je viens là. »

José s’interrompt, il a repéré une voiture qui ralentit. Il s’éloigne mais revient rapidement en secouant la tête : « Neuf dollars de l’heure, pour déplacer une échelle pendant quatre heures, non merci, ça n’a aucun intérêt. » D’ici un mois, le trentenaire démarre un travail saisonnier à BC Place. Du temps plein, payé correctement : « Je n’aurai plus à venir ici, même si c’est de l’argent facile. »

José demande à être payé 15 $ de l’heure, mais vu l’heure avancée – 10 h du matin – 12 feront aussi l’affaire : « Il faut négocier le tarif avant de monter dans la voiture, c’est la règle de base. Certains employeurs payent bien moins que d’autres. »

José a finalement trouvé preneur, la moitié des hommes ont déjà disparu. Nicolas rentre chez lui : il est passé à coté d’une mission, un travail de nettoyage dans une tour à seulement deux blocs de là, faute d’avoir l’équipement requis – un casque et des bottes de chantier. José l’avait prévenu : « Le lundi n’est pas la meilleure journée, c’est du mercredi au samedi qu’on recherche généralement le plus de monde. »

À l’inconnu

Le jeune Français avait eu plus de chance trois jours plus tôt. Il est 8 heures ce matin-là lorsqu’il rejoint le point de ralliement. Un homme au volant d’un coupé blanc ne tarde pas à l’aborder. L’attente n’a pas dépassé les 30 minutes. Le conducteur, Sam, lui propose de venir travailler sur un chantier à North Vancouver, sans plus de précisions, s’assurant simplement que Nicolas sache creuser. Un fourgon de police passe alors sans s’arrêter, sans même ralentir. « Tant que les gens ont des papiers, les policiers s’en fichent », affirme Sam.

S’il se déplace de North Vancouver, c’est parce qu’il sait que la main-d’œuvre se trouve ici – « toute l’année, sans interruption pendant l’hiver, exception faite  l’année dernière lorsqu’il a neigé dans la ville ».

Nicolas travaille ce jour-là sur une maison de particuliers. Ils sont deux sur le chantier supervisé par Sam qui dit simplement s’assurer « qu’il y ait le bon nombre de personnes au bon endroit ». Le travail est dur et le jeune homme peine à dégager les pierres de plus de 150 kg qu’il découvre en creusant autour de la maison. Pour autant, il ne se plaint pas : « J’ai été bien traité, avec des pauses fréquentes et on m’a même offert un Big Mac au déjeuner. »

Nicolas aura gagné la somme de 65 $ pour 7 heures de travail, soit environ 9 $ de l’heure. « Pas aussi lucratif que la dernière fois, mais c’est le jeu », conclut-il à la fin de la journée.

Cette ronde des travailleurs, cela fait déjà longtemps qu’elle n’étonne plus personne au café qui jouxte la rue où les hommes patientent. Ce serait même une institution : « L’endroit est connu, et ça dure depuis les années 1950, explique l’un des serveurs. C’est le cash job point de Vancouver. »

Charlotte Houang

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