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Vendredi 7 juin 2013

Est-ce ainsi que les hommes vivent?

Les Pauvres : des citoyens comme les autres?

Les Pauvres : des citoyens comme les autres?

Habitations de fortune ou pas de logement du tout, pas de travail, peu de revenus, peu d’avenir, peu de tribunes… Les 3,9 millions de Canadiens manquant de ressources1 défient-ils à leur insu les principes fondateurs de notre société ?

Les pauvres menacent nos mythes. D’abord, ceux mis en exergue par la Déclaration universelle des Droits de l’Hom-me2, dont l’un des fervents artisans, n’est autre que le Canadien, John Humphrey, ex-professeur de droit à l’Université McGill. Jouissent-ils, en effet, de la même sécurité, de la même éducation, comme le préconise le sacro-saint document ? La réponse est non. Ne sont-ils pas plus exposés à des traitements inhumains ou dégradants ? Souvent. Pourtant, le niveau global d’éducation du pays ainsi que nos richesses ne cessent de s’accroître.

Ensuite, autre mythe foulé au pied : celui de la prospérité économique. Tout le monde est censé en bénéficier. Et pourtant… Le fossé se creuse considérablement entre riches et démunis. Du reste, au moment des crises économiques, comme celle survenue l’an passé, « les plus pauvres perdent  davantage leur revenu », comme l’explique Chandra Pasma, analyste politique à Citoyens pour une politique plus juste.

Enfin, la société du mérite si chère à nos gouvernants ne serait-elle, en réalité, qu’un leurre ? Et si ces personnes cumulaient tout simplement des handicaps, victimes du hasard et de la pire des injustices, celle de ne pas être nées dans une foyer stimulant et protecteur. À cet égard, le témoignage de ces personnes siffle à nos oreilles comme autant d’admonestations à l’encontre de nos sociétés iniques.

Humiliation

Bien que leurs parcours diffèrent, nombre de pauvres éprouvent à un moment de leur vie l’humiliation, et le besoin de dissimuler – notamment à leurs proches – la précarité de leur condition. En général, c’est la succession de ruptures [séquences d’instabilité, jalonnant leur vie, au niveau professionnel, familial ou social], qui a entraîné ce « déclassement » social. Le sociologue Serge Paugam analyse, pour sa part, ces processus comme ceux « qui conduisent certains individus à un cumul de handicaps et d’autres à [engranger des] avantages, à l’origine d’une nouvelle forme de fragmentation sociale ».

À l’évidence, nos sociétés modernes construisent la pauvreté, à l’image de notre littérature qui façonne nos représentations du pauvre fréquemment présenté comme inadapté, faible, assisté, malade, voire asservi au vice. « Parler des pauvres comme d’une race à part est une façon d’ignorer la possibilité de devenir comme eux », dissèque de son côté Roxanne Rimstead, professeur au Département des lettres et communications à l’Université de Sherbrooke3.

D’aucuns, en effet, préfèrent les considérer ouvertement comme différents, inadaptés au progrès, voire comme inférieurs tacitement. D’autres, qui n’ont pas peur de la « contagion » de la pauvreté, leur redonnent leur dignité, tout simplement en les voyant ou en les conservant au centre des agglomérations. Les premiers, obnubilés par le problème, parlent d’exclusion sociale alors que les seconds promeuvent la solution : l’inclusion sociale. Toujours est-il,  en 2008, 9,4 % des Canadiens vivaient avec un faible revenu (voir tableau des seuils ci-dessous).

Par conséquent, le statu quo canadien a fait long feu. La résolution de 1989 de la Chambre des communes visant à éliminer la pauvreté chez les enfants pour l’an 2000 a déjà avorté. Non seulement le fléau existe toujours mais il s’étend dans certaines provinces. En 2008, environ 610 000 enfants de moins de 18 ans vivaient encore dans un ménage à faible revenu, ce qui représente 9,1 % de tous les enfants. Néanmoins, le taux d’enfants pauvres en C.-B., lui, diminue pour la deuxième année consécutive avec 14,5 % du faible revenu avant impôt4. Toutefois, globalement, notre province figure toujours en tête avec le taux le plus élevé de personnes à faibles revenus (11,4 %), devant le Québec (11,2 %) et l’Ontario (9,3 %). Au bas du classement se touve l’Île-du-Prince-Édouard (5,2 %). Forcément, cette situation pèse sur les finances publiques. Le coût de la pauvreté au Canada varie entre 72 et 86 milliards de dollars par an5, en plus de représenter une perte de revenus fiscaux de 25 milliards de dollars pour les gouvernements fédéral et provinciaux.

Au pied du mur

Une raison – certainement la plus convaincante – pour pousser les pouvoirs publics à enfin agir.

De fait, le gouvernement fédéral est acculé. D’une part, le 16 juin dernier le député néo-démocrate Tony Martin présentait devant la Chambre des communes un texte visant à éliminer la pauvreté. « Le projet de loi C-545 prescrit la participation d’Ottawa afin que la lutte contre la pauvreté soit l’objectif du gouvernement en place, de ses successeurs et des législatures à venir. » D’autre part, le rapport sur la réduction de la pauvreté publié à la fin novembre par le Comité permanent des ressources humaines6 présidé par Candice Hoeppner, députée conservatrice du Manitoba, ne tergiverse pas non plus. Il recommande au gouvernement fédéral de mettre la main à la pâte en produisant son propre plan de réduction de la pauvreté, comme six provinces canadiennes avant lui [l’Ontario, le Québec, le Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve-et-Labrador, le Manitoba et la Nouvelle-Écosse]. Il préconise, en outre, la mise en place d’un fonds de la pauvreté.

De son côté, la C.-B. n’est pas exempte de tout reproche. 300 organisations ont signé, l’an passé, une lettre ouverte demandant à la Province un plan d’urgence. Les chiffres demeurent tristement éloquents. En effet, le Downtown Eastside de Vancouver compte au moins 700 sans-abri et reste le quartier concentrant le plus grand nombre de pauvres au Canada. Même si des infrastructures municipales comme le Lookout shelter [80 lits ; situé au 346 Alexander Street] tentent d’y remédier7.

En définitive, la pauvreté reste un phénomène complexe et relatif : il diffère selon les lieux et les époques. Sa rémanence, pourtant, dans les pays riches ne constitue-t-elle pas pour le moins un paradoxe,  au plus un appel à l’action? Les réponses trouvées par nos systèmes semblent insuffisantes. Ici, et dans les pays anglo-saxons au sens large, la charité prédomine ; ailleurs, la redistribution des richesses s’est imposée notamment dans les pays  qui ont opté pour l’État-providence (France et pays scandinaves).

Par sa persistance, son ubiquité, les coûts exorbitants qu’elle engendre, la misère défie l’Humanité. Aucune société n’a su prévenir ce fléau. Alors, au lieu de panser les plaies par les méthodes énoncées plus haut, n’est-il pas temps de s’interroger sérieusement sur ses causes (manque de logements à loyer abordable, chômage, vie chère, discrimination…) ? Souhaitons-nous toujours plus d’opulence et, curieusement, toujours plus de pauvres ? Pour paraphraser le poète8 : est-ce ainsi que nous voulons vivre ? ■

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