Détenu uniquement par les étudiants de quatre universités de Vancouver Métropolitain, le U-Pass, renouvelé chaque semestre, permet l’accès illimité aux transports de la ville. De quoi faire des envieux et attirer l’attention des faussaires.
Le nombre de détenteurs de U-Pass, évalué à 70 000 le semestre dernier, peut être revu légèrement à la hausse. À première vue, le laissez-passer de Lindsay ne diffère guère de celui d’un étudiant lambda. Périmé depuis le 31 mars dernier, date du début des vacances d’été pour bon nombre d’étudiants, et imprimé sur fond bleu, il mentionne son établissement – UBC –, son nom, la date d’expiration et inclut sa photo.
Les policiers montés par surprise dans la rame du Skytrain en direction de New Westminster, en mars dernier, l’ont pourtant fait sursauter. Lindsay s’est remémoré la scène des dizaines de fois : « Faux U-Pass mais vrais policiers », résume-t-elle en une phrase, un demi-sourire aux lèvres. Imitée à la perfection, sa carte de transport, utilisée pendant quatre mois, soit la durée d’un semestre universitaire, a été recréée sur le logiciel Photoshop avant d’être imprimée en couleur par « un ami » sur un papier de qualité. Un procédé artisanal au résultat impressionnant. Au point que les deux policiers se sont laissés duper. « Je ne leur aurais pas montré s’il n’était pas aussi bien imité », avoue-t-elle. Seul un œil averti pourrait démêler le vrai du faux à travers la pochette transparente. En l’occurrence, l’impression sur un papier épais plutôt que sur du plastique souple.
Encore faudrait-il que Translink soit au courant de la supercherie. Ken Hardie, porte-parole de la société de transport, n’a pas eu vent de faux laissez-passer en circulation ou d’un quelconque réseau de contrefaçon. « Ce qu’on observe, par contre, ce sont des étudiants qui revendent leurs U-Pass à d’autres usagers », généralement sur le site de petites annonces Craigslist, aux environs de 100 $ et accompagnés d’une brève description physique. C’est sans doute ce sur quoi se sont concentrés les policiers en contrôlant Lindsay : s’assurer que la photo de son U-Pass lui correspondait bien.
La jeune femme est désormais à l’affût du dernier coupon de bus étudiant, valable du 1er mai au 31 août. « On cherche juste à connaître la couleur [qui change chaque semestre, ndlr]. Il est plus difficile à trouver car il y a moins d’étudiants, seuls ceux qui fréquentent l’université d’été le possèdent ».
Travail de graphiste
Depuis plusieurs années, Peter fabrique des faux coupons étudiants, seulement « pour les gens qu’il connaît ». La technique employée ne change pas : « Photoshop et une bonne imprimante ». Il ne facture pas son travail de « graphiste ». Pour réaliser une copie conforme du U-Pass, le jeune homme demande simplement une photo numérique sur fond blanc, un nom d’emprunt à inscrire sur la carte de transport et l’université voulue en cas de préférence du demandeur. La carte de bus est réalisée en moins d’un quart d’heure à partir d’un vrai U-Pass scanné au préalable. Peter compte parmi ses connaissances un autre faussaire qui facture ses commandes environ 10 $, seulement aux amis d’amis, « juste pour le temps passé à la réalisation et l’impression couleur sur papier de haute qualité ».
On est toutefois loin du trafic à grande échelle. La motivation de ces derniers, tous deux anciens étudiants en art, « trop fauchés pour s’acheter un coupon mensuel et ne pouvant plus prétendre à l’obtention du U-Pass », n’est pas franchement pécuniaire. Peter n’aurait cependant pas pris autant de risques que Lindsay. « Je ne conseille pas de montrer la fausse carte en cas de contrôle de police, c’est trop dangereux, insiste ce dernier. J’utilise le mien pour monter dans le bus, il suffit de le montrer rapidement au chauffeur. Mais en cas de contrôle, où si le chauffeur s’y intéresse de trop près, je n’ai qu’un conseil : courir ».
Pratique peu risquée
Le site de Translink mentionne, sans surprise, que l’utilisation d’un faux laissez-passer peut résulter en « poursuites criminelles ». Pourtant, dans les faits, « le tribunal ne donne pas suite » aux plaintes déposées par les policiers de Translink, explique l’inspecteur David Hansen, porte-parole de la police des transports. « Nous saisissons la fausse carte de transport, dressons un procès-verbal pour défaut de paiement d’un montant de 173 $ en vertu du code de sécurité et de conduite, détaille ce dernier. Nous ne voyons pas beaucoup de faux laissez-passer en circulation, les mesures anti-contrefaçons ne permettent pas au faussaire de les produire suffisamment rapidement », conclut l’inspecteur. Lindsay et Peter ne se sont jamais fait attraper et peuvent donc se rassurer. Ils ne risquent pas grand-chose.
Si les coupons de bus falsifiés semblent rester un phénomène marginal parmi le nombre d’utilisateurs des transports en commun, le bouche à oreille fonctionne bien, et ce malgré la discrétion des « faussaires » et des détenteurs de faux. « Lorsque j’ai contacté mon ami pour obtenir un U-Pass pour l’été, il m’a dit que je n’étais pas la première à lui réclamer », détaille Lindsay.
Certains jeunes diplômés, ne pouvant se résoudre à payer le plein tarif (de 81 à 151 $ selon la zone pour une carte mensuelle), et plus généralement les moins de trente ans, n’hésitent pas à opter pour cette pratique, facilitée par un système de contrôle et une configuration des espaces de transport loin d’être infaillibles. Contrairement aux tickets achetés à l’unité et valables pendant 1 h 30, les laissez-passer mensuels, comme les U-Pass semestriels, ne sont pas oblitérés lors de l’entrée dans un bus. Les stations de Skytrain ne sont pas équipées de tourniquet – à l’inverse d’autres villes comme Montréal – permettant ainsi l’accès aux quais sans contrôle direct. Pour éviter de trop nombreuses fraudes, des contrôleurs sont très souvent postés à l’entrée de la nouvelle ligne de métro Canada Line. Mais n’inquiètent guère les titulaires de laissez-passer falsifiés qui se contentent de brandir, l’air de rien, leurs petits rectangles de carton coloré. ■
Charlotte Houang


