Psychologue en institution de rééducation et clinicien, Michel Born est professeur de psychologie de la délinquance à la Faculté de Psychologie et à l’École de Criminologie de l’Université de Liège en Belgique. Sa pratique et ses recherches se situent dans le champ des inadaptations sociales, de la délinquance et de la psychologie du développement des adolescents.
LEP – La délinquance est-elle un comportement ou une maladie ?
M. B. – Très clairement, c’est un comportement qui s’inscrit pour la plupart dans une démarche normale, c’est-à-dire exploratoire, à l’adolescence. Il s’agit de chercher les limites, voir si on peut aller trop loin. Il peut simplement s’agir d’un manque de valeurs, de connaissances ou d’adhésion au système moral, souvent lié à des failles éducatives. La délinquance commence en grande majorité à l’adolescence. Ceux que l’on retrouve en prison à 40 ans ont souvent commencé à déraper à l’âge de 15 ou 16 ans. On observe quelques rares cas pathologiques, en particulier chez des individus qui ont commis des faits très graves et notamment des crimes. Il peut, par exemple, y avoir une poussée psychotique, schizophrénique, des hallucinations qui peuvent être responsables de ces crimes.
LEP – Les carences affectives de l’enfance jouent-elles un rôle dans l’installation des comportements délinquants ?
M. B.– Il faut étendre le concept de carences affectives aux carences éducatives. Il ne s’agit pas seulement d’un manque d’affection puisqu’un certain nombre de parents aiment leurs enfants mais ne leur donnent pas de bonnes bases éducatives : le sens de la morale, du respect de l’autre ; ils n’arrivent pas à les contrôler et les laissent agir à leur guise. Ils sont des enfants rois ou à l’inverse des enfants livrés à eux-mêmes. Il faut les contrôler mais dans un climat affectif et positif. Le lien social protège de la délinquance. Les parents fabriquent du lien avec leurs enfants qui le transfèrent sur les éléments de la société en général : l’école, les autres, la préoccupation de l’autre, le respect de la vie sociale… La deuxième grande caractéristique dans la socialisation de l’enfant est l’apprentissage des règles et d’un contrôle interne : savoir contrôler son comportement et ses impulsions lorsque l’on est frustré.
LEP – L’évolution de la position du père dans les structures familiales, parfois moins présent mais aussi moins détenteur de l’autorité, joue-t-elle un rôle dans la genèse des comportements délinquants ?
M. B. – Je suis contre une culpabilisation des parents. Il faut tenir compte du contexte global de l’éducation de nos jours. Les séparations, l’absence du père ou le travail de la mère apportent un changement qui n’est pas synonyme d’un moins bon encadrement. On voit notamment les enfants dont les parents sont divorcés se retrouver avec quatre parents. Il peut y avoir des incohérences mais ça ne veut pas dire qu’ils sont livrés à eux-mêmes. Et de tout temps, les mères ont su pallier l’absence des pères. C’est un leurre de penser que les pères sont plus absents maintenant. Dans le temps, ils étaient à la guerre ou ils étaient morts. L’éclatement de la cellule familiale crée un lien indirect, c’est-à-dire fragilisant. C’est l’un des facteurs à risque mais ils sont multiples : la rupture familiale, le manque d’éducation, la vie dans certains quartiers… Encore faut-il que ces risques se potentialisent chez une personne qui va les accumuler ou qui va au hasard de la vie les subir davantage que d’autres.
LEP – Des praticiens et notamment le psychologue canadien Richard Tremblay ont préconisé un dépistage précoce de la délinquance chez les enfants dès 3 ans. Qu’en pensez-vous ?
M. B. – J’étais consultant sur ce dossier dont Richard Tremblay est le grand artisan. Il y est très favorable, je ne suis pas contre. On peut faire un dépistage raisonnable, à condition d’avoir des programmes qui ne stigmatisent pas les enfants. Il ne faut pas dépister uniquement les enfants hyperactifs. Il y a aussi ceux qui ont des difficultés précoces du comportement et dont la famille, parfois dépassée, parvient mal à canaliser. Il faut aider la famille, ne pas la sanctionner. Je ne veux pas faire la promotion du système anglais mais un programme à succès comme SuperNanny n’est pas complètement idiot. En revanche, s’il s’agit de dépister pour stigmatiser alors il vaut mieux s’abstenir. ■


