Sur Internet, les médias sociaux, sites de partage d’informations et de conversations, connaissent un succès grandissant. Résultat : les journalistes s’en servent pour trouver des témoignages, des photos et pour diffuser leurs articles. À Vancouver, les rédactions tentent de s’adapter au phénomène. Mais utiliser ces nouveaux outils n’est pas sans risque.
C’est devenu son rituel quotidien. Chaque matin, quand elle arrive au travail, Lisa Johnson, journaliste à Vancouver pour la chaîne de télévision CBC, se branche sur Twitter. Créé en 2006, ce site permet d’échanger des informations et des contenus en tout genre avec le monde entier, dans un format extêmement compact (140 caractères maximum par message). « Je l’utilise pour trouver des idées de reportages et lancer des appels à témoins, explique la jeune femme. Je partage aussi les informations que je récolte sur le terrain. »
C’est en 2008, lors des élections municipales de Vancouver, que Lisa a commencé à « twitter ». Son objectif ? Capter l’air du temps. « Les habitants de la ville donnaient leur avis sur les débats et les candidats, Twitter m’a permis de rester attentive aux sujets qui les concernaient. » Depuis, elle en a fait un outil de travail comme les autres. « J’ai désormais l’impression que ma ville est plus petite, explique-t-elle. Par exemple pendant les Jeux olympiques, beaucoup de gens relataient l’ambiance des rues de Vancouver sur Internet, c’est très intéressant pour un journaliste. »
Au Canada comme un peu partout dans le monde, les médias sociaux ont connu une forte progession ces dernières années. Une étude de la Bibliothèque du Parlement, intitulée Les médias sociaux, qui les utilise ?, a été publiée en février dernier. Elle souligne que « l’adoption de ces sites est rapide et généralisée » dans le pays. Le taux d’utilisation varie cependant selon l’âge. Ainsi en juin 2009, Ipsos Reid soulignait que 86 % des internautes canadiens âgés de 18 à 34 ans avaient au moins un profil sur un média social, contre 44 % chez les 55 ans et plus. Selon l’institut de recherche Inside Network, Facebook recensait 16 millions de personnes inscrites en mai au Canada, soit 47,9 % de la population.
Pour les journalistes c’est un moyen de dénicher informations et témoignages. « En février, plusieurs personnes ont été blessées suite à l’effondrement d’une barrière pendant le concert d’Alisonfire dans le quartier de Yaletown, raconte Lisa. C’est grâce aux messages publiés sur Twitter par les témoins que nous l’avons appris. » Au Vancouver Sun, les professionnels de l’information sont encouragés à laisser leurs comptes Facebook et Twitter ouverts en permanence sur leur ordinateur. « Nous surveillons constamment ce qui se passe sur ces réseaux », explique Kirk Lapointe, directeur de la rédaction du journal. Au sein du quotidien, entre 30 et 40 comptes Twitter sont actifs.
Les journaux s’appuient également sur les médias sociaux pour diffuser leurs articles. Avec des profils à leur nom, ils publient chaque jour plusieurs liens vers le contenu de leur site Internet. Ainsi, plus de 400 personnes suivent The Vancouver Sun sur Facebook, plus de 600 The Province et au moins 2 000 The Georgia Straight. Au niveau national, The Globe and Mail dépasse les 17 600 « fans ». Les rédactions comptent sur les internautes pour qu’ils fassent suivre ces contenus à leur propre réseau. « Il y a un changement notable dans le comportement des lecteurs qui partagent des articles en ligne, explique Alfred Hermida, professeur à l’école de journalisme de l’université de Colombie-Britannique, où est dispensé un cours sur les médias sociaux. Avant Internet, les journalistes étaient les seuls filtres de l’information. Aujourd’hui, n’importe qui peut jouer un rôle. »
Chaque jour, au Vancouver Sun, les liens mis en ligne sur les médias sociaux peuvent rapporter plusieurs milliers d’entrées sur le site du journal. Rien d’exceptionnel quand on sait que le nombre de visites quotidiennes est d’environ 1 million. « C’est aussi une question de réputation, commente Kirk Lapointe. Il faut être présent là où une partie de notre lectorat se trouve. Mais il ne ne faut pas oublier que toute la population n’utilise pas Internet. »
Jouer avec le feu
Avec les médias sociaux, n’importe quel témoin d’un événement peut jouer le rôle d’informateur. En janvier 2009, lors de l’amerrissage de l’Airbus sur l’Hudson River à New York, un témoin présent sur place a été le premier à rapporter les faits grâce à un message et une photo envoyés sur Twitter. L’image a fait la une des journaux internationaux.
Mais dans la masse d’informations diffusées sur les médias sociaux, il est parfois difficile de démêler le vrai du faux, la rumeur du scoop. Face à l’urgence, il arrive que l’étape de la vérification passe à la trappe. En janvier 2009 par exemple, France 2, chaîne de télévision française, diffuse dans son journal un reportage sur les bombardements israéliens dans la bande de Gaza. Une séquence filmée par un téléphone portable et récupérée sur Dailymotion, site de partage de vidéos, illustre la violence des combats censés s’être déroulés le 1er janvier. Or, les images ont bien été filmées à Gaza, mais en 2005. « Il faut être très prudent quant à la véracité des informations présentes sur les médias sociaux », explique le directeur de la rédaction du Vancouver Sun.
Au sein du quotidien vancouvérois, on utilise aussi ces nouveaux réseaux pour dénicher rapidement des illustrations. « Lorsqu’une personne est arrêtée par la police, il nous est arrivé plusieurs fois de publier une photo tirée de son compte Facebook », poursuit le journaliste.
Dans d’autres rédactions, cette pratique a déjà montré ses limites. En juin 2009 par exemple, lors des manifestations iraniennes qui ont suivi l’élection présidentielle, une jeune femme nommée Neda a été tuée par balle. Plusieurs chaînes de télévision internationales ont relaté l’événement en diffusant une photo de profil Facebook présentée comme celle de la victime. Problème : il s’agissait d’un homonyme. La photo d’une autre Neda a été dévoilée au monde entier. « Le danger, c’est de se laisser entraîner par cet univers où l’information circule de manière instantané, ajoute Kirk Lapointe. Il faut prendre du recul, quitte à se faire devancer par ces nouveaux médias. Je ne crois pas en l’avenir du journaliste citoyen. Un témoin ne peut pas remplacer un professionnel. » Le problème de la non vérification de l’information par les journalistes n’est pas nouveau, mais il semble être accentué par cette instantanéité caractéristique d’Internet.
L’utilisation des médias sociaux soulève aussi la question de la mise en avant de la personnalité des professionnels de l’information. Qui s’exprime sur les médias sociaux, le journaliste ou l’individu ? « C’est un mélange des deux », affirme Alfred Hermida. « Le problème aujourd’hui, c’est que les gens ne croient plus ce qu’ils lisent. En mettant en avant sa personnalité, le journaliste crée un lien avec le lecteur. »
Mais où placer la limite ? La question s’est posée au Washington Post en septembre dernier. Un employé a publié sur Twitter ses opinions, suggérant notamment que si le gouvernement américain augmentait le déficit du pays pour faire la guerre, il pouvait aussi le faire pour financer le système de santé. Selon le rédacteur en chef, le lecteur aurait pu croire qu’il s’agissait de la ligne éditoriale du journal, ce qui n’était pas le cas. Au bout du compte, une charte a été mise en place pour interdire aux journalistes du quotidien de donner leur avis personnel sur Internet.
Au Vancouver Sun, aucune règle officielle n’est fixée. « La rédaction compte sur le bon sens de ses employés, explique Kirk Lapointe. Il faut faire attention à ce que l’on écrit pour ne pas nuire à l’image de son entreprise. » Autant de dangers qui poussent les rédactions à avancer avec prudence sur le terrain des nouveaux médias. « Nous sommes encore aux prémices de ce phénomène, conclut le directeur de la rédaction du Vancouver Sun. Chaque journal tente de s’adapter à sa manière. Personne ne sait où l’on va. » ■
Romain Desgrand


