Les Jeux olympiques se dérouleront sur les territoires ancestraux de quatre Premières nations. Si les autochtones du Canada manifestent dans l’ensemble leur enthousiasme à l’approche de 2010, certains n’apprécient guère cette perspective, y flairant un relent de colonialisme.
Ses grands yeux noirs humides trahissent la nostalgie d’une jeunesse passée sur une terre nourricière parmi les siens. Du temps où les conflits se réglaient en apportant une marmite de soupe aux voisins tout en s’excusant de les avoir offensés, où l’on ne connaissait pas l’argent, où la nature prodiguait les remèdes à tous les maux et la nourriture pour les foyers. C’était il y a moins de cinquante ans sur les terres des nations Nisgaa’ et Gitanyow. Mais Carol Muree Martin s’en souvient encore, paupières closes pour savourer ces souvenirs bien loin des préoccupations de la vie moderne et urbaine.
Cette autochtone fait aujourd’hui partie de l’organisme Olympic Resistance Network qui s’est formé l’année dernière à Vancouver. « Les Jeux olympiques de 2010 reflètent l’attitude du Canada envers les peuples autochtones : une image aux couleurs séduisantes qui cache en réalité de nouvelles destructions de l’habitat naturel et des millions de dollars qui ne profiteront pas aux peuples », dénonce Carol.
Un contrat de 53 millions de dollars a pourtant été signé entre l’association des quatre Premières nations hôtes (QPNH) – Squamish, Musqueam, Lil’wat et Tsleil-Waututh – et le Comité d’organisation des Jeux olympiques de Vancouver, le COVAN. Une centaine d’entreprises autochtones – construction, traiteurs, artistes, traducteurs – sont mises à contribution dans la préparation et le déroulement des Jeux. La société locale RBV de la nation Lil’wat a par exemple été assignée à la construction d’une infrastructure importante au site de compétition nordique de Whistler, comprenant le stade de biathlon, des pistes de compétition, des routes, des ponts, des services souterrains et des complexes. La nation Squamish a quant à elle hérité des travaux sur un chalet de la vallée Callaghan et participe au projet de réfection de Sea to Sky Highway. « D’autre part, un tiers des profits réalisés sur les produits autochtones du COVAN sera reversé à un fonds à l’intention des jeunes autochtones, métis et inuits dans les domaines du sport, de la culture et de la durabilité », ajoute Hilary Dunn, responsable de la participation autochtone au COVAN.
« Il est évident que nous ne pourrons pas résoudre tous les problèmes d’éducation ou de logement dont souffrent actuellement les Premières nations. Mais 2010 offre une première étape incroyable dans l’histoire des relations entre les peuples autochtones et le Canada, et pour l’avenir de nos enfants », se défend quant à lui Tewanee Joseph, président et directeur général des QPNH.
Au COVAN, on se targue de ce partenariat unique. « C’est certainement leur fort engagement dans ce projet commun qui a porté notre candidature sur le devant de la scène », se réjouit Hilary. Avec comme argument de poids, le ralliement dans l’ensemble du pays des Premières nations, des Inuits et des Métis. « Nous avons personnellement invité les chefs des diverses provinces, nous déplaçant à travers le Canada pour les informer sur les Jeux. Ils nous ont tous apporté leur soutien », poursuit Tewanee.
« Une longue histoire de corruption »
Qu’est-ce qui provoque alors une telle amertume chez certains ? « Les quatres Premières nations hôtes ne représentent pas les autochtones », argue Gord Hill, un artiste militant originaire du peuple Kwakwaka’wakw, webmaster du site no2010.com. Selon lui, les chefs de ces nations remplissent le rôle du gouvernement provincial à l’échelle de la réserve. Et la seule raison pour laquelle ils se réjouissent d’accueillir les JO sur leurs terres est uniquement financière. Jalousie ? « Squamish, Musquam, Lil’wat et Tsleil-Waututh regroupent seulement 6 800 membres, et sont déjà les Premières nations les plus riches dans la province. La population autochtone de Vancouver et de sa banlieue est estimée à
60 000. Ce sont eux qui vont subir de plein fouet les retombées négatives des Jeux, et notamment cette immense dette dont nos enfants devront s’acquitter, se plaint-il. Alors que tout le monde sait que les autochtones ont déjà du mal à s’en sortir. »
Affublés du surnom peu gratifiant d’ « apple » – « rouge à l’extérieur et blanc à l’intérieur » –, les « vendus » au gouvernement se font reprocher leur incapacité à gérer les fonds qui leur sont octroyés pour améliorer les conditions de vie de leur peuple. « Cet argent va encore une fois finir dans la poche des chefs élus, et dans celle des membres du conseil de bande, qui ont une longue histoire de corruption», accuse encore Gord. « Alors que des centaines d’entre nous sont sur des listes d’attente depuis des années pour de nouveaux logements », ajoute Carol.
Les gros chèques n’émeuvent donc pas les sceptiques. Encore moins quand il est question de terres ancestrales. « Les chefs des quatre Premières nations hôtes ont beau clamer que leurs territoires ont déjà été détruits par le passé, les nouveaux travaux vont amplifier le désastre, explique Carol. Ils ne considèrent pas l’avenir, ni nos enfants. Nous perdons notre style de vie traditionnel. Il fut un temps, pas si lointain, où nous pouvions aller pêcher et chasser partout. C’est impossible aujourd’hui, parce que nos terres sont réduites à néant », se lamente-t-elle.
Sur le chantier de l’autoroute menant à Whistler, le comité de résistance dénonce la mise en danger de deux espèces, la grenouille à pattes rouges et le lézard-léopard boréal. « Faux !, répond Tewanee. Le COVAN a approché notre communauté en respectant notre souci de préserver la nature. Il a d’ailleurs contribué à nous rapprocher entre Premières nations quand l’idée d’un travail d’équipe n’allait pas forcément de soi. »
Gord est quant à lui inquiet de l’impact des Jeux olympiques sur les nations du nord de la province, riche en ressources naturelles. « L’idée du gouvernement est d’attirer par le biais des JO des marchés en Colombie-Britannique. C’est une vitrine pour vendre et léguer nos terres à des industries pétrolières ou d’exploitation minière », jure-t-il, en citant l’exemple de la nation Tahltan, à Prince Rupert, qui résiste depuis 2006 à l’implantation d’entreprises de gaz.
Bercés par leur Mère la Terre, ces autochtones en colère se verraient bien remonter la pendule pour retrouver un style de vie traditionnel et tribal. Illusoire, dans une société occidentale où le bœuf emballé sous vide a depuis longtemps remplacé la bouillie au saumon ?
Sophie de Kepper


