À l’occasion du mois de la célébration du patrimoine asiatique en mai à Vancouver, Explorasian, le Dr Midge Ayukawa interviendra au National Nikkei Museum de Burnaby. Cette Canadienne aux racines nippones de 78 ans s’est penchée, entre autres, sur les différences sociales et culturelles entre les Japonais immigrés au Canada et leurs descendants.
L’Express du Pacifique – Quelles ont été les différentes vagues d’immigration japonaise au Canada ?
Midge Ayukawa – Les premiers Japonais, les pionniers, sont arrivés sur la côte ouest au milieu du XIXe siècle. De jeunes hommes essentiellement, solitaires, misérables, à peine âgés de 18 ans, venus à l’origine temporairement pour gagner de l’argent afin d’essuyer les dettes familiales, acheter des terres ou bien lancer un commerce. À l’époque, le Japon était très pauvre, essayant de rattraper la modernité des pays occidentaux. Leurs épouses les ont rejoints quelques mois après, jetées dans l’aventure par des pères qui arrangeaient leur mariage sur photographie des hommes déjà présents sur place. L’immigration s’est poursuivie jusqu’à la guerre, où les Japonais sont alors devenus des ennemis du Canada, allié des États-Unis. Elle n’a repris qu’après 1967, où ce sont alors des populations urbaines, plus riches et plus éduquées, qui n’avaient en commun avec les pionniers que leur curiosité et le goût pour la découverte. Le Japon étant devenu un pays riche, ils sont aujourd’hui peu nombreux à faire le voyage. Ce sont soit des entrepreneurs, résidents semi-permanents au Canada, envoyés par leur société, soit des femmes dans leur vingtaine, venues étudier, ou plus souvent célibataires en quête d’un homme « blanc ». Il faut dire que les hommes au Japon sont toujours un peu arriérés…
LEP – Quelles sont les raisons pour lesquelles les immigrants venaient s’installer principalement à Vancouver ?
M. A. – La proximité avec le Japon tout d’abord. C’est pour cela qu’ils ont été déplacés au moment de la guerre plus à l’est, après les Rocheuses, de manière à rendre plus difficile leur éventuel retour dans leur pays d’origine. Mais aussi parce que la Colombie-Britannique était une terre de main-d’œuvre, ils n’avaient pas besoin de savoir parler anglais. Et puis beaucoup étaient pêcheurs. Enfin, pour le climat, similaire au Japon. Mais quelques-uns se sont aventurés à Toronto dès le début. Et c’est aussi là-bas qu’on retrouve aujourd’hui une forte proportion de Canadiens d’ancêtres nippons.
LEP – Les générations suivantes, nées au Canada, ont-elle perpétué la culture japonaise ?
M. A. – D’une manière générale, quelques-uns ont fait l’effort de réapprendre la langue de leurs parents et de conserver certaines coutumes et traditions familiales. Mais la plupart ont tout perdu. La seconde génération, c’est-à-dire la mienne, a automatiquement grandi dans le monde occidental. Pour ma part, je suis née à Vancouver en 1930, je parlais à mes parents en japonais, mais en anglais à l’école, dans la rue ou avec mes frères. J’habitais dans un quartier où se mêlaient Italiens, Anglais, Russes et Chinois. Quant à la troisième génération, les trois-quarts ont fait un mariage mixte, avec une personne qui n’a aucune racine japonaise, comme mes cinq enfants. Et c’est naturel : ils sont nés au Canada, ils ont grandi entourés de non-Japonais. Leur cercle social et leurs intérêts ont toujours été partagés avec des Blancs.
LEP – Y a-t-il un déni de vos racines ?
M. A. – Non, je crois simplement qu’il y a un manque d’intérêt. Les immigrants des années 60 ont fait un effort particulier pour être bilingues. D’autres ont lutté pour s’installer durablement ici, parce que la vie y était meilleure. Toutefois, devant l’horreur de la guerre sino-japonaise et des événements dans lesquels le Japon était impliqué dans le Pacifique, je me souviens d’avoir haï mes origines. Rares sont ceux qui font le voyage pour retrouver un peu de leurs attaches familiales ou culturelles. Les autres y vont en vacances parce que c’est un pays exotique !
LEP – Peut-on alors parler de communauté japonaise au Canada ?
M. A. – Je ne crois pas qu’elle existe réellement. Les générations actuelles ne se sentent pas Japonais. D’autant que leur culture est bien différente de celle de leurs grands-parents et arrière-grands-parents. Chaque individu a certes sa propre histoire : il y a un réel écart entre les générations, des éducations et des environnements différents. Mais à plus long terme, il est quasi certain que les Canadiens d’ancêtres nippons disparaîtront, à moins qu’il y ait une nouvelle vague importante d’immigration. Ce qui est peu probable. ■
Propos recueillis par Sophie de Kepper
Midge Ayukawa donnera une conférence sur le thème Bonnes épouses et sages mères : un tableau des mariées japonaises du début du XXe siècle en Colombie-Britannique, le vendredi 15 mai de 19 h à 20 h 30 au National Nikkei Museum & Heritage Centre (6688 Southoaks Crescent à Burnaby).



