Depuis 70 ans, un bateau fait la navette entre Port Alberni et Bamfield contre vents et marées, transportant les touristes vers le parc national de Pacific Rim et ravitaillant des habitants isolés du monde. Bienvenue à bord…
Port Alberni se réveille dans la brume, il est 8 heures. Le Frances Barkley se prépare pour sa course quotidienne, comme il le fait depuis soixante-dix ans. Si tout va bien, il accostera à Bamfield dans quatre heures, à 80 km d’ici, et ne reviendra au port qu’à 17 h 30. Enfin, si la tempête ne s’en mêle pas.
Le bateau Frances Barkley fait la navette entre Port Alberni, ancien fleuron de l’exploitation forestière de l’île de Vancouver, et Bamfield, situé au cœur du parc national de Pacific Rim. Trois fois par semaine, il ravitaille les habitants isolés de ce bras de mer qui s’étire jusqu’au Pacifique vers l’archipel aux cent îles de Broken Islands. « Depuis 70 ans, nous n’avons jamais interrompu le service, explique le jovial capitaine Rob Fiennes, mais il nous arrive d’annuler des arrêts s’il y a gros temps. C’est un des tout derniers bateaux de la région à faire ce type de traversée. »
Sur le quai, une population éclectique se croise. Des touristes en quête de grands espaces sont du voyage. Des Robinsons Crusoé, résidants de l’anse, ont fait le plein de victuailles au supermarché. Les marins chargent des caisses remplies de courrier, matériaux de construction, nourriture, et même un quad.
À l’intérieur, ce n’est pas le grand luxe, mais les boiseries patinées rendent l’atmosphère chaleureuse. Les marins prennent place parmi les voyageurs, bouquinent ou noircissent des mots croisés. Le reste du temps, et il est long, ils préparent le café et les sandwiches pour les clients, chargent et déchargent les caisses et aident les passagers à débarquer sur les pontons flottants.
Mais ce jour-là, la mer est particulièrement mauvaise et les amarrages trop risqués. Les marins improvisent des manœuvres périlleuses, faute de pouvoir rejoindre les embarcadères. Un habitant vient récupérer sa marchandise, en barque, en s’approchant du gros navire. Puis, ce sont des touristes plongeurs qui sont transférés à bord, en pleine mer, depuis un autre esquif. Un peu d’adrénaline pour ces visiteurs à qui on a lancé des gilets de sauvetage, une simple routine pour l’équipage. En dehors de ces corps-à-corps avec les éléments, la traversée se déroule lentement au gré des paysages intenses de la côte ouest.
À travers les hublots, on scrute la surface de l’eau en espérant apercevoir des lions de mer et des baleines. C’est aussi le travail des marins de rapporter leurs observations de la vie marine auprès des chercheurs de Bamfield. Un des hommes de Rob se souvient de cette baleine qui avait décidé de s’abriter sous la coque du bateau, heureusement sans danger. « Elle était dans les parages depuis des semaines et on pouvait la voir faire des bulles », raconte-t-il. Mais pas le temps de parler plus. Une escale est en préparation.
Après deux heures de voyage, voici Kildonan, l’une des deux postes de l’anse. Avec son affichage bilingue et sa devanture rouge, elle ressemble aux autres bureaux de poste canadiens. À la seule différence que celle-là est un préfabriqué posé sur un ponton flottant.
Comme tous les mardis, jeudis et samedis, la postière se tient prête à réceptionner le courrier débarqué par les marins. Il sera distribué aux habitants de Kildonan, une quarantaine environ, et dans les réserves amérindiennes. Jadis, ce fut un village au cœur d’une intense activité économique, puisqu’il a abrité entre 1903 et les années 60 de nombreuses conserveries de poissons. « Les gens ne resteraient pas ici s’il n’y avait pas ce bateau », confie Rob Fiennes depuis la cabine de commandes.
Solidarité
Résidant dans des maisons flottantes ou construites sur la terre ferme, les habitants ont choisi de s’établir loin de la ville et de son mode de vie. Le Frances Barkley est le lien qui les relie à la civilisation. « Tout le monde se connaît, les habitants travaillent ensemble et se rendent des services sans rien attendre en retour. Ils ont fait le choix d’une vie moins stressante et la plupart vit quasiment en autosuffisance. La plupart pêche, travaille dans l’exploitation forestière et construit des maisons en bois », ajoute le capitaine plutôt admiratif de ces Robinsons.
À la manière des ancêtres pionniers venus d’Europe, ils exploitent les ressources de la mer et de la forêt pour vivre simplement. Certains récoltent même ces algues géantes, le kelp, pour les vendre à des restaurants de sushis du continent, ou élèvent des huîtres.
D’autres accueillent des touristes d’Europe et d’Amérique du Nord, loin d’être découragés par ce voyage au long cours. C’est le cas de Kathy et Pierre, qui tiennent un gîte de plongée réputé de la côte ouest, Rendez-vous dive adventures, dans la bien nommée Rainy Bay.
Le couple vit dans une maison pittoresque en bois, construite à flanc de colline, avec pour seuls voisins des lions de mer et des ours. « Tout le monde ne pourrait pas vivre ici », pense Peter. Il sous-entend que tout le monde ne supporterait pas d’être coincé ici quand la tempête gronde, ou de se contenter d’un minimum d’eau et d’électricité. « J’aime les valeurs des gens qui habitent ici. Si on est en difficulté, on appelle un ami par radio. Il y a une grande solidarité », ajoute cet ancien chef de projet informatique, qui accueille aussi les plongeurs en français. « Nos seuls voisins permanents sont ceux qui vivent près de la poste de Kildonan, à 20 minutes en bateau. Si j’ai besoin d’eux, ils viennent me chercher. Si leur maison est abîmée par la tempête et qu’ils ne sont pas là, on essaie de la remettre en état », explique Kathy, qui se rend à Port Alberni pour faire les courses au moins une fois par semaine.
Parce qu’il explore toute l’année « l’un des plus beaux sites de plongée du monde », dixit le commandant Cousteau, le couple effectue également de la recherche pour la station biologique internationale de Bamfield.
C’est le terminus du Frances Barkley. Le village au charme typiquement côte ouest est établi sur deux rives, à la sortie du bras de mer qui épouse ici le Pacifique, au cœur du fameux parc national de Pacific Rim. Il y a là un bureau de poste, des hébergements touristiques et une épicerie, le tout en lisière de la forêt pluviale. C’est ici le point de départ de la fameuse randonnée du West coast trail, qui s’étire sur 75 km le long de la façade ouest de l’île de Vancouver.
« Certains habitants de Bamfield ne veulent pas d’une route goudronnée chez eux. Alors on continuera à venir ici tant qu’ils auront besoin de nous, ils comptent sur nous », dit le capitaine, qui a décidément le sens du service public. Car Frances Barkley a bon cœur et perpétue la tradition du dévouement du marin, contre vents et marées. ■
Infos : www.ladyrosemarine.com ou 250-723-8313. En été, service supplémentaire vers Ucluelet et Broken Group Islands.
Nathalie Alonso


