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Édouard Glissant, monsieur Tout-monde

Édouard Glissant, monsieur Tout-monde

La seule chose qui soit universelle, c’est la singularité. L’avenir, donc, sera divers ou ne sera pas. Et le tout, autrefois totalitaire, devra vivre de ses plus infimes détails. Telle est la conviction qu’Édouard Glissant expose dans son dernier essai. Lequel fait comprendre que la philosophie est affaire de poète.

«Les bruits cascadants de la rivière d’en bas, qui remontaient le morne de Bezaudin, lieu de naissance et de continuité, constituaient le vrai paysage de l’environ, et le réalisme était de les entendre d’abord, si continus dans les flamboiements de touffeur, puis de les oublier, amalgamés aux feuillages. Quand vous n’entendiez plus ce bruit (cette différence), vous étiez entré sans relais dans le paysage. (Non pas comme le voyageur qui à la fin, et par accoutumance, n’est plus encombré de la rumeur rythmée de la nuit tropicale, mais comme l’iguane et l’anoli qui se vêtent des chahuts de la chaleur et s’en nourrissent.) »

Remarquez-vous cette façon de torturer le français pour lui soustraire l’authentique ? cette puissance d’évocation qui vous transporte ailleurs tout en vous ramenant chez vous ? l’acuité de cet œil qui devine l’universel dans l’épaisseur du singulier ? Lorsqu’il décrit la Martinique, sa contrée natale, c’est du monde, au fond, qu’il nous entretient. Dans sa langue, poésie et philosophie s’entremêlent. Car pour Édouard Glissant, le tout n’est pas le contraire du détail, mais la totalité des différences ; et la diversité, infinie, « ne se dit qu’au poème ».

On aurait donc tort d’aborder son dernier essai, Philosophie de la Relation, comme une parenthèse conceptuelle dans une trajectoire essentiellement littéraire. Poésie en étendue, aperçoit-on sous le titre. Et le texte de conjoindre le Beau, le Vrai, le Sacré. Une fois de plus, Glissant pulvérise la distinction des genres. Afin de mieux discerner ce qui nous attend.

Que signifie cette « mondialisation » qui nous emporte ? Quel avenir pour les identités ? Comment reconfigurer le vivre-ensemble ? Questions mille fois traitées. Ou plutôt maltraitées. S’il faut lire Édouard Glissant, c’est – entre autres – parce que son verbe, rebelle aux usages, dissout l’idéologie. L’universalisme ne peut consister dans la généralisation du souci occidental de la rente, et de son soubassement, la maîtrise (de la nature, comme de toute vie humaine en société), car « l’univers des absolues techniques est celui de tant de solitudes spécialisées ». Refuser cela en absolutisant le contraire, la singularité, en excluant ce qui l’invite à l’ouverture, n’est pas plus légitime. Zélateurs de l’Un et gardiens de la Différence ignorent ce qu’il s’agit d’intuitionner : le lien entre ce qui nous rassemble et ce qui nous distingue. La pensée de la Relation qu’Édouard Glissant s’efforce de mettre en œuvre cherche l’harmonie dans la dissonance. « Les différents font poussière des ostracismes et des racismes et de leurs monogonies. Dans la Relation, ce qui relie est d’abord cette suite des rapports entre les différences, à la rencontre les unes des autres. »

Vive le chaos

Bien sûr, cette vision du monde ne sonne pas comme une parfaite nouveauté. Elle est d’ailleurs portée par d’autres. Voyez Gilles Deleuze, par exemple. Reste que le poète martiniquais en est l’un des initiateurs. Depuis ses premiers romans et poèmes – La Lézarde, Le Quatrième Siècle, Les Indes –, il développe une réflexion originale sur le thème de l’identité. Au départ, Glissant avait pour ambition de restituer aux Antillais leur histoire, l’« épopée obscure » de la traite négrière notamment. Il s’engageait ainsi dans le combat anticolonialiste. Cependant, il ne concevait pas celui-ci comme la revendication d’une spécificité raciale justifiant séparation et repli sur soi. Au concept de négritude, cher à Césaire et Senghor, il opposera celui d’« antillanité », qui rend compte de ce que la culture antillaise a de propre tout en l’inscrivant, de manière prospective, dans la grande mosaïque des archipels caribéens. La préoccupation du sort d’un peuple n’a donc jamais impliqué, dans l’œuvre de Glissant, l’indifférence au destin des autres.

D’où le naturel avec lequel, au cours des années 1990, le poète a substitué à l’antillanité un motif nouveau, celui du « Tout-monde ». Normative autant que descriptive, la notion met en lumière la fécondité de ce processus à la fois désintégrateur et recomposant qu’est la mondialisation. Le Tout-monde qui s’institue ne tend guère à l’uniforme. Il se présente, à l’inverse, comme un entrelacs infini où les cultures, dans un jeu contradictoire de répulsions, d’attirances, de combinaisons, de bifurcations, engendrent de l’« imprédictible » et alimentent la diversité.

Ce chaos en perpétuelle réinvention, nul autre style que celui de Glissant ne pouvait en esquisser une image plus saisissante. Associations inhabituelles, tournures bizarres, néologismes, transgressions de codes, il fallait tout cela pour évoquer une genèse ; or de tout cela, Glissant est un virtuose.

Mais pourquoi philosopher en poésie ? Cela coule de source : « Les poétiques nous rapprochent du tout, mais nous remettent à même de nous dégager des visions globales, ou des orbes de synthèse, qui nous engonceraient dans cette illusion que nous maîtrisons le chaos du monde, elles nous donnent par ailleurs d’échapper aux vertiges des infinis détails du divers, mais c’est en nous y inscrivant précisément, nous allouant de regarder sous les roches de nos rivières, de sauter sur les roches du temps. » Que les philosophes purs, ces fabricants de systèmes abstraits insensibles à la différence et d’où sortent les impératifs totalitaires, se le tiennent pour dit.

L’archipel et le continent

L’opposition des manières d’envisager le tout, l’écrivain antillais la représente au moyen d’une métaphore géographique en laquelle se résume tout ce qu’il reproche à l’Occident, ainsi que les qualités qu’il prête à l’espace culturel dont il est issu. La « pensée archipélique », affirme Glissant, refuse de réduire, de circonscrire, de conclure. Elle est une « pensée de l’essai, de la tentation intuitive », dont la vertu est de rendre justice à la diversité du monde. Au contraire, la « pensée continentale » – répandue par l’Occident – voit les choses d’un bloc, à travers un regard synthétique et systématique, porteur d’unicité.

L’Occident devait donc se lancer à corps perdu dans l’aventure de la découverte, mais à seule fin de dominer. Pour Édouard Glissant, un tel rapport au monde, intrinsèquement aveugle à sa richesse et hostile à son libre essor, ne pouvait indéfiniment perdurer. Une autre exigence n’a cessé de grandir : « les sensibilités humaines aujourd’hui à l’œuvre dans l’étendue se sont révélées de plus en plus infatigables à en considérer les parts inaperçues ».

Qui pourrait lui donner tort ? N’est-il pas vrai que la décolonisation et le réveil des peuples ont équarri nos regards ? Hier, on se permettait de tout ramener à « cinq continents, quatre races, plusieurs grandes civilisations ». Aujourd’hui, l’idée même de civilisation est devenue problématique, et partout, il n’y a plus que détails, emmêlements de cultures. « Ces inextricables et ces inattendus désignent, avant même de les définir, la réalité ou le sens du Tout-monde. »

Voilà pourquoi une philosophie de la Relation doit penser le métissage. Ou plus exactement la « créolisation ». Terme que Glissant estime plus approprié. D’abord parce que l’évolution à saisir ne relève ni de la simple hybridation, ni du multiculturalisme. Ensuite et surtout parce que le mot, issu de l’expérience caribéenne, que l’on peut, en matière de mutations culturelles, considérer comme préfiguratrice, renvoie au point décisif : la rencontre d’éléments hétérogènes dont le frottement et l’imbrication donnent vie à une réalité inopinée. Glissant précise : « La créolisation n’est pas ce mélange informe (uniforme) où chacun irait se perdre, mais une suite d’étonnantes résolutions, dont la maxime fluide se dirait ainsi : “Je change, par échanger avec l’autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer.” »

L’ouvrage ne brille pas seulement par l’indéniable splendeur de son phrasé si spécifique. C’est sa profonde justesse qui frappe le plus. Elle tient – curieusement – à ses incursions en utopie. Mais davantage encore à son réalisme, jamais gagné par le vertige du négatif.

Atila Özer

Édouard Glissant, Philosophie de la Relation, Gallimard, 160 pages

2 commentaires pour “Édouard Glissant, monsieur Tout-monde”

  1. édouard glissant

    j’aime la pensée et la forme de pensée de cet artiste pilosophe
    une amie m’a récemment parlé de certains de ses écrits que je ne connais pas où sa position est plus discutable ( sur les femmes )

    mais j’avoue, j’aime cet auteur

  2. Glissant, poète et philosophe

    Glissant vient de nous quitter…
    Je fréquentais son oeuvre depuis une quarantaine d’années…
    Bien sûr, je connais davantage le poète que le romancier ou l’essayiste…
    C’est grâce à mon vieil ami martiniquais Gérard Landau, que j’ai pu connaître surtout Aimé Césaire et Glissant, plus tard, l’autre génération : Chamoiseau, Confiant, etc.
    Son départ me donne le goût de relire son oeuvre…

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