À l’occasion de la conférence sur les droits de l’homme donnée dernièrement à SFU par Louise Arbour, grande figure canadienne de la scène internationale, L’Express du Pacifique met en parallèle son discours officiel et la vision à contre-courant d’une intellectuelle vancouvéroise.
Plus de 60 ans après la signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), Louise Arbour dresse le bilan. Officiel. Ancienne haute-commissaire aux droits de l’homme des Nations Unies, aujourd’hui présidente de l’ONG International Crisis Group basée à Bruxelles, Louise Arbour a employé les termes d’égalitarisme et d’universalisme comme fils conducteurs de la Déclaration. Préférant parler de droits humains plutôt que de droits de l’homme – question– de parité, elle a exposé les progrès réalisés sur le papier, notamment par l’adoption de nombreuses conventions. Celles pour les droits des femmes en 1979, contre la torture en 1984, et pour les droits des enfants en 1989.
Sur le terrain, c’est une autre histoire. Force est de constater que pour ceux qui défendent l’application de la DUDH, le chemin qui reste à parcourir paraît énorme : « La Déclaration est rédigée au présent, mais on ne fait qu’essayer d’atteindre son idéal, a-t-elle rappelé. Les pays en développement se refusent souvent à appliquer les droits civils et politiques préférant les droits sociaux et économiques [comme le droit au travail ou au logement, ndlr]. En Occident, c’est l’inverse. »
Qui plus est, depuis les attentats du 11 septembre, les pays occidentaux ont adopté une politique antiterroriste offensive et de ce fait respectent de moins en moins ces droits civils et politiques qu’ils prétendaient avoir à cœur. D’après Louise Arbour, c’est un nouvel argument donné aux gouvernements tyranniques qui ont toujours accusé les pays développés d’hypocrisie. « Nous sommes loin d’être des champions en matière de droits humains. Pourtant, nous devons montrer l’exemple au risque de perdre notre crédibilité. Je ne nie pas que certains pays détournent ces droits universels à leurs propres fins. Il faut malgré tout tenter de persuader les pays en voie de développement de les appliquer. »
Pour Clarisse M., fondatrice d’un cercle de discussion sur les droits de l’homme, ce discours officiel n’est pas toujours pertinent. « Selon la philosophie “droit-delhommiste”, tout être humain possède des droits inaliénables universels du fait même qu’il est humain. La Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ou la DUDH de 1948 sont là pour le rappeler. » Ces textes, rédigés par les Occidentaux, sont d’après Clarisse un héritage de la culture chrétienne. Plus précisément une subversion du message du Christ. « On y retrouve exactement les mêmes idées : la liberté individuelle, la solidarité, l’égalité de tous en tant que créatures de Dieu, la justice, l’égale dignité, le primat de l’individu sur le groupe, l’universalité, la séparation du politique et du religieux… On a simplement remplacé Dieu par la raison, laïcisé ces concepts. On dit que ces droits sont universels, comme Jésus disait que sa religion l’était. On veut les appliquer au monde entier, sans se soucier des différences culturelles. » À l’inverse de Louise Arbour, Clarisse ne pense pas que les puissances mondiales détournent les droits humains : « Leur fondement même est une forme de néocolonialisme. »
Difficile de comprendre la pensée de Clarisse, tant elle remet en cause des idées qui nous semblent naturelles, mais qui selon elle sont façonnées par notre culture. « Pour sortir les gens de leur carcan culturel, j’utilise souvent la réponse d’un indigène à un ethnologue occidental qui lui pose la question du cannibalisme des défunts, une pratique brutale pour notre culture : “Vous, vous mettez vos parents sous terre et les vers les mangent, vous n’aimez pas les vôtres.” »
Pour la jeune femme, tant que la philosophie des droits de l’homme ne tiendra pas la route, on ne pourra jamais les faire respecter dans le monde. « Si l’universalisme existe, ce n’est pas celui de la DUDH qui n’est qu’un ethnocentrisme occidental. Nous devons trouver tous ensemble des droits qui siéent à nos différentes cultures. »
Un double discours
Selon elle, c’est la non-pertinence du concept qui posedes problèmes au niveau concret. « Les États qui ont signé la DUDH sont supposés adopter cette philosophie. Or, beaucoup n’ont pas ratifié tous ses articles. Autre exemple : la Convention sur la protection des travailleurs immigrants n’a pas été signée par les Occidentaux, trop loin de leurs intérêts. De nombreux cas prouvent que ces derniers veulent imposer un droit qu’ils ne respectent pas eux-mêmes. La guerre en Irak illustre parfaitement cette hypocrisie qui court depuis longtemps déjà. »
Enfin, d’après Clarisse, l’ONU rédige de plus en plus de textes sans réalisation concrète sur le terrain. Cela montre encore une fois le jeu à deux vitesses mené par les Occidentaux : « Pourquoi écrire de nouvelles conventions si on ne parvient même pas à appliquer les anciennes ? Et qui est chargé de faire respecter ces normes ? Les États qui les rédigent. Il n’y a en effet pas de Cour internationale des droits de l’homme comme c’est le cas pour l’Europe. On est dans un système juge et partie qui ne peut pas fonctionner. »
Fanny Abes


