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Vendredi 21 décembre 2012

Dossier spécial : Le Downtown Eastside en reconversion

Dossier spécial : Le Downtown Eastside en reconversion

Downtown Eastside : l’histoire d’un quartier

Le Downtown Eastside est aujourd’hui perçu comme le cœur malade de Vancouver. Il semblerait pourtant que cela n’eût pas toujours été le cas. Historien « civique » prodiguant avec passion des tours des différents quartiers, relatant leur histoire architecturale et sociale, John Atkin nous parle du passé et de l’évolution du Dowtown Eastside, autrefois centre dynamique de la ville.

L’Express du Pacifique – Com-ment est né ce que l’on appelle aujourd’hui le Downtown Eastside ?

John Atkin – Le quartier a émergé dans les années 1860, lorsque le capitaine et entrepreneur Edward Stamp a négocié avec le gouvernement colonial pour obtenir des terres sur la zone allant de Carrall à Nanaimo Street. Il y a développé une exploitation forestière, afin de mettre sur pied une scierie, plus connue sous le nom de Hastings Mill (sur l’actuelle Dunlevy Avenue, ndlr). L’activité sociale s’est développée quelques années plus tard, en 1867, quand un dénommé Gassy Jack est arrivé avec toute sa famille pour ouvrir un saloon dans l’actuel Gastown. C’est ici que venaient flâner les travailleurs de la scierie, où il y avait bien plus d’ambiance ! Carrall était alors la rue principale. Puis la population a peu à peu augmenté, notamment parce qu’il y avait assez de terres disponibles. Dans les années 1880, suffisamment de personnes vivaient ici avec l’idée de fonder une ville, ils étaient 1 000.

LEP – Quelles étaient les activités principales dans ce quartier ?

J. A. – On y trouvait l’essentiel. Meubles, habillement, alimentation, épiceries diverses et variées. Du côté des activités sociales, Hastings était une rue sur laquelle se côtoyaient de nombreux théâtres, la bibliothèque municipale (l’actuel Carnegie Centre), l’hôtel de ville, les principales banques et la compagnie de tramways. Près du port étaient établies les compagnies maritimes telles que Coastal Ships ou National Ships, ainsi que de très bons hôtels, où séjournaient voyageurs, hommes d’affaires, touristes et travailleurs saisonniers. Ces derniers dépensaient tout leur argent dans les commerces du quartier et retournaient ensuite chez eux, une fois leur travail terminé.

LEP – Qui y habitait ?

J. A. – Comme dans les autres quartiers de la ville, toutes les catégories sociales étaient représentées : des employés de la scierie et des fours à chaux, aux hommes d’affaires et gérants d’hôtels, en passant par les pêcheurs. Le Downtown Eastside pouvait aussi se vanter d’une très grande richesse ethnique : les Chinois étaient les premiers immigrants, arrivés dans les années 1850 au moment de la ruée vers l’or. Anglais, Gallois, Écossais et Scandinaves – à l’origine de la construction des premières églises – installés entre 1860 et 1880, composaient l’essentiel des employés de la scierie. Puis les Japonais et les Européens de l’est sont arrivés au cours des années 1890, travaillant ensemble dans l’industrie de la pêche.

LEP – Pourquoi les principales activités se sont-elles déplacées de l’est vers l’ouest de la ville ?

J. A. – C’est un phénomène progressif. En 1886, la compagnie de chemin de fer Canadian Pacific Railway (CPR) a obtenu des terres plus à l’ouest, où elle a développé des commerces et des quartiers résidentiels entre Cambie et Burrard. L’arrivée du chemin de fer a alors divisé le centre-ville : les entrepôts sont restés à l’est tandis qu’on construisait les résidences à l’ouest. Les gens fortunés ont déménagé à Kits et dans le West End. Il y a une raison toute simple à cela : la journée et le soir, les vents arrivaient du sud-ouest et c’est le Dowtown Eastside qui héritait des odeurs des usines. Cela a changé la manière dont Vancouver a évolué ! La bibliothèque, construite en 1903, est le dernier bâtiment public d’importance à avoir été érigé dans le quartier, puisqu’en 1906, on a pris la décision de mettre la cour de Justice – l’actuelle Art Gallery – à l’ouest. Petit à petit, les investissements ont disparu du Downtown Eastside, jusqu’en 1920. Cependant, le changement majeur a eu lieu à la fin des années 1950, lorsque la BC Electric Railway Company a cessé son service sur Hastings et Carrall. Près de 10 000 personnes, qui s’y rendaient chaque jour pour prendre un café ou bien acheter leur journal, ont cessé de fréquenter le quartier. L’activité s’est ensuite arrêtée en l’espace de cinq ans : l’Union Steam Ship Company et North Shore Ferries ont disparu, emportant avec elles leurs lots de passagers. Le trafic piétonnier s’est interrompu. Dans les années 1960, l’activité financière et commerciale se concentrait désormais sur Georgia et Granville.

LEP – À quelle période l’image du Downtown Eastside a-t-elle changé dans l’esprit des Vancouvérois ?

J. A. – Les clichés se sont peu à peu développés. Pourtant, il faut bien comprendre que c’est une affaire de perception. À l’ouest, les rues sont bien droites, les maisons ont une certaine unité et les commerces se trouvent sur les rues principales. C’était, en quelque sorte, les prémices d’un plan urbanistique. La CPR était le seul propriétaire des terrains et pouvait édicter ses règles. Au contraire, dans le Downtown Eastside, les parcelles se sont développées à différentes époques. Vous vouliez ouvrir une boutique ? Vous pouviez construire où cela vous chantait. On trouvait de tout : les hôtels bordaient les appartements, les fabriques de savons touchaient les étables… Autre point : dans les années 1930 et 1940, les travailleurs qui séjournaient dans les hôtels ont pris leur retraite et s’y sont installés pour 1 $ par jour. Étant les seuls commerces à détenir les licences permettant de vendre de l’alcool, ces hôtels, devenus résidentiels, étaient des lieux de rencontre pour les habitants du quartier. Les gens n’avaient pas tellement mieux à faire pendant la journée. C’est de là que vient la mauvaise réputation de ces hommes âgés qui buvaient. Même délabrés, ces hôtels n’ont pas été détruits par la suite. Les propriétaires espéraient que l’avenir serait meilleur, quoi qu’il arrive. La ville a donc initié un réaménagement de Vancouver en 1958, avec en tête la volonté de construire une autoroute et de déblayer les quartiers pauvres. Avec cette image maladive, le Downtown Eastside était en plein sur le tracé de l’autoroute de même que Chinatown… Vancouver était très raciste à l’époque. Les journaux et la télévision ont aussi eu leur rôle à jouer. Dans les années 1960, beaucoup de programmes et d’articles de journaux mettaient déjà l’accent sur le manque d’activités sur Hastings.

LEP – Pensez-vous que les Vancouvérois manquent d’intérêt par rapport à l’histoire de leur propre ville ?

J. A. – Oui et non. La plupart d’entre nous ne sommes pas d’ici. Il est difficile d’ancrer dans les esprits une véritable signification du lieu car les habitants viennent d’ailleurs : 30 % de la population vancouvéroise est asiatique, 20 % vient du reste de la planète et 50 % est originaire d’ici. Avant l’exposition universelle de 1986, Vancouver n’existait pas. Ces vingt dernières années ont marqué un tournant. La ville est encore trop jeune pour faire partie de l’histoire.

Camille Pesnel

Retrouvez la suite du dossier :
- L’avenir du « Vieux Vancouver » encore incertain : http://www.lexpress.org/societe/dossier-special-le-downtown-eastside-en-reconversion/



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