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Vendredi 10 février 2012

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Vendredi 21 décembre 2012

Dossier spécial : Le Downtown Eastside en reconversion

Dossier spécial : Le Downtown Eastside en reconversion

L’avenir du « Vieux Vancouver » encore incertain

Entaché du triste surnom de « taudis du Canada », le Downtown Eastside essaie tant bien que mal de redorer son image. La Ville de Vancouver a entrepris une politique de revitalisation afin de faire émerger un riche héritage architectural et humain. Un changement qui ne s’opère pas sans la pression des associations et des promoteurs immobiliers.

«Revitaliser ». C’est le grand mot sorti du chapeau de la Ville de Vancouver il y a dix ans pour s’attaquer intensivement au chantier du Downtown Eastside (DTES), le moderniser et atténuer les stigmates dont il tente désespérément de se débarrasser. Et il n’est plus seulement question du fardeau que porte le quartier en termes de santé, de drogues, ou de sans-abri. « Beaucoup d’autres choses ont été mises de côté parce que l’image négative qu’il dégage est trop forte », déplore Jessica Chen, responsable de l’urbanisme à la Ville dans le Downtown Eastside.

Devantures croulantes, fondations vétustes, immeubles déliquescents noircis par le temps et la saleté : l’éclat originel de l’architecture du « Vieux Vancouver » (Old Vancouver) s’est évanoui. Ces structures, témoignages des premières années de la vie vancouvéroise, sont-elles perdues pour toujours ? « À l’heure actuelle, seul Gastown tire son épingle du jeu », soutient Ray Spaxman, ancien urbaniste de Vancouver. La zone compte en effet de nouveaux aménagements, comme la rénovation des façades, des lampadaires ou le repavage de Water Street à la brique rouge. Carrall Street, le plus vieil axe de Vancouver, Chinatown, que la ville a reconnu comme quartier historique en 1971, et Japantown attirent aussi toutes les attentions avec la sortie de cartes touristiques mettant en valeur certains immeubles qui ont marqué l’histoire de ces anciennes promenades. Ainsi, le tracé conte les chroniques de l’Alhambra Hotel, ouvert après le feu du 13 juin 1886 par le pittoresque Sheriff de Bakerville ; ou encore celles du Pennsylvania Hotel, aujourd’hui transformé en hôtel résidentiel, que la ville nettoie, repeint, et compte ré-illuminer avec des néons semblables aux originaux.

« L’avenir reste toutefois encore incertain pour les autres zones du DTES qui compte aussi Victoria Square, Oppenheimer ou Strathcona », déplore M. Spaxman. Jessica Chen assure de son côté que l’on s’active autour de ces points : sont prévus le nettoyage des rues et des graffitis, l’ouverture de studios et galeries sur Hastings qui abriteront des artistes du quartier, l’amélioration du parc Oppenheimer ou encore l’implantation d’une bibliothèque.

La ville ne peut cependant pas être la seule responsable de la rénovation du DTES. En effet, de nombreux propriétaires d’immeubles ont laissé le patrimoine dépérir. « Parce que certains propriétaires résident à l’étranger et n’ont pas ce souci du patrimoine », justifie-t-elle. « Parce que Hastings est mort à petit feu dans les années 50, et que l’on ne voyait plus l’intérêt d’investir inutilement dans un quartier qui s’enfonçait », argumente encore l’historien John Atkin, habitant de Strathcona. Il existe pourtant un programme de réhabilitation des immeubles patrimoniaux depuis 2002 qui accorde des subventions – jusqu’à 50 000 $ – pour la rénovation des façades, et des allègements de taxe foncière au profit des propriétaires qui se sont lancés dans ces démarches.

« Nous ne voulons pas d’un nouveau Yaletown »

Si le lifting est loin d’être achevé, le quartier subit d’autre part des pressions immobilières particulièrement fortes pour la construction de nouveaux immeubles – commerciaux et résidentiels – qui contrasteraient inévitablement avec les bâtisses historiques. « L’Exposition universelle de 1986 a marqué un tournant, informe Nicholas Blomley, professeur de géographie à SFU, spécialisé dans la politique du logement dans le Downtown Eastside. Vancouver, qui était particulièrement ennuyeuse, a connu un boom impressionnant, multipliant les projets de construction dans le centre-ville. Et, aujourd’hui, on se retrouve avec une pénurie d’espace. »

Le Downtown Eastside, proche, a donc commencé à susciter toutes les convoitises. « Nous ne voulons pas de tours dans le DTES, argue cependant Jessica Chen. Les grands immeubles provoquent la controverse : ils cacheraient l’ancien. La zone autorise donc la construction d’immeubles de dix étages maximum. »

Comment Woodward’s [voir encadré] a-t-il alors pu voir le jour ? « C’est un cas spécial, se défend-elle. Woodward’s s’est présenté avec une garderie, des locaux pour l’école d’art de SFU et 200 logements sociaux, dont le quartier manque cruellement. Cela reste une expérimentation unique. Nous ne voulons pas d’un nouveau Yaletown. »

Mais c’est le conseil municipal qui prendra la décision finale… Les promoteurs immobiliers suivent donc de près ce qu’il va se passer avec Woodward’s, spéculent sur cette mixité de population et d’architecture souhaitée par la Ville, voir si elle va fonctionner, pour se lancer à leur tour sur un marché qui pourrait s’annoncer très lucratif. Même si la philosophie est de « rénover sans déplacer la population », de « construire sur les atouts de la communauté existante », il reste énormément d’immeubles vides, en très mauvaise condition, prêts à être démolis. Ils laisseraient ainsi le champ libre à de nouvelles ambitions.

Seulement, cette revitalisation, associée aux projets immobiliers en cours, ne plaît guère à la communauté du Downtown Eastside qui se bat bec et ongles depuis une trentaine d’années pour obtenir des logements sociaux. Et Kim Kerr, président de l’Association des résidents du Downtown Eastside, de bouillir : « On se fiche un peu que le quartier soit joli ou non. »

La revitalisation, qu’il considère en fait comme une forme d’embourgeoisement, ne résoudra pas selon lui les problèmes sociaux. Mais, sur ce point, les spécialistes désapprouvent : « Il nous faut un mélange de magasins, de services, de population, insiste Nicholas Blomley, pour redonner à ce quartier la richesse qu’il a connu et le rendre à nouveau attirant et stable. »

Dans l’avenir, Jessica Chen a une idée bien précise de ce que pourrait devenir DTES : un assemblage d’écoles, de parcs, de vieilles demeures remises sur pied, où les petits commerces s’établiraient aux côtés des services actuels. Mais attention : la population du quartier a toujours su se faire entendre, et la Ville devra s’accorder d’abord avec ses habitants avant d’imaginer le conte de fées. « Car même si elle fait de son mieux, nous continuons à lui enseigner comment réparer les choses », conclut John Atkin avec ironie.

Sophie de Kepper


Woodward’s renaît de ses cendres

Après un siècle chargé d’histoire et de conflits, l’immeuble construit en 1903 par Charles Woodward a enfin trouvé une nouvelle vocation. D’ici la fin de l’année, l’ancien magasin d’alimentation, d’articles de maison et de mode, abritera 536 appartements au prix du marché, et 200 logements sociaux. Il comportera également une garderie, un supermarché, une pharmacie, une banque, des bureaux, l’École d’arts contemporains de SFU ou encore l’Office national du film.
La reconversion de l’immeuble Woodward’s, autour duquel se concentrait une grande partie de l’activité sociale et économique du Downtown Eastside, ne coulait pourtant pas de source. Depuis sa fermeture en 1993, après une série d’années noires où les Vancouvérois ont déserté le magasin au profit de Pacific Centre et des centres commerciaux de banlieue, le bâtiment a connu une succession de projets avortés. On se souviendra de 2002, lorsque des squatteurs, prenant possession des lieux, avaient revendiqué des logements sociaux pour tout projet de reconstruction de l’édifice.
C’est l’année suivante que la Ville de Vancouver réussira à lui redonner vie. Après diverses consultations publiques, la nouvelle version de Woodward’s parvient enfin à satisfaire les requêtes des résidents du quartier. Une partie de l’immeuble est démolie en septembre 2006, puis reconstruite pour y accueillir les logements. La partie plus ancienne, actuellement en fin de rénovation, devrait quant à elle servir d’espace communautaire et associatif. Dans quelques mois, le néon rouge « W » viendra illuminer de nouveau le Downtown Eastside. ■
S. D. K
Retrouvez la suite du dossier :
- Créer du neuf avec du vieux : http://www.lexpress.org/societe/dossier-special-le-downtown-eastside-en-reconversion-2/
- La mémoire vivante de Strathcona : http://www.lexpress.org/societe/dossier-special-le-downtown-eastside-en-reconversion-3/
- Downtown Eastside : l’histoire d’un quartier : http://www.lexpress.org/societe/downtown-eastside-lhistoire-dun-quartier/

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