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Vendredi 10 février 2012

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Vendredi 21 décembre 2012

Dossier spécial : Le Downtown Eastside en reconversion

Dossier spécial : Le Downtown Eastside en reconversion

La mémoire vivante de Strathcona

Du patriarche Alfonso à son petit-fils, Benny’s Market, l’épicerie italienne fondée en 1912 par la famille Benedetti, a traversé le XXe siècle et entame le XXIe, observant les changements urbains et de population dans le quartier de Strathcona. Rencontre avec Ramon, qui, à 80 ans, continue de servir ses fidèles clients derrière son vieux comptoir.

Il est 15 heures, un mardi après-midi. Paisible, Ramon Benedetti s’accorde un bain de soleil, assis confortablement dans une des chaises qu’il a disposées devant sa petite échoppe, située à l’angle de Princess et Union. D’un geste de la main, ou d’un chaleureux « Hello sweety pie », il salue les passants et les clients qui s’y engouffrent. Une façade rouge, des grilles blanches et vertes, les couleurs de l’Italie ravivent les souvenirs d’un quartier autrefois multiethnique.

Certains viennent depuis une vingtaine d’années pour un sandwich fait maison, de la charcuterie ou du fromage italien, un paquet de farine, ou encore de la purée de tomates labellisée Ben’s Best. D’autres s’arrêtent un instant pour siroter leur boisson fraîche et lire leur journal sur le trottoir qui fait office de terrasse. Les habitués vont adorer quant à eux papoter (bavarder) au vieux comptoir de marbre pendant de longues minutes, comme au bon vieux temps.

Ramon, qui gambade dans les rayons de l’épicerie familiale depuis son jeune âge, a vu défiler son lot de Vancouvérois, habitants de Strathcona des temps passés et présents : fils et filles d’immigrants juifs, chinois, japonais, portugais, européens de l’Est, ou italiens, comme lui, et nouveaux résidants, pour beaucoup de jeunes familles aux revenus confortables en quête d’une maison pas trop éloignée du centre-ville. Tout le monde dans le quartier le connaît. Même s’il a passé le relais à son fils, lui aussi prénommé Ramon, il continue avec son épouse Irma, également fille d’immigrés italiens, de donner un coup de main.

Des affaires familiales qui s’éteignent avec le temps

« Quand mon père, Alfonso Benedetti, a immigré d’Italie en 1909, il n’y avait que des Anglais. Il a ouvert trois ans après ce qui était à l’origine un salon de crèmes glacées, où se vendaient également chocolats, cigares et banana split, raconte-t-il. Le quartier s’est ensuite peuplé d’Italiens, qui ouvraient à leur tour leurs petits magasins et leurs pensions, où venaient se restaurer et se loger les nouveaux arrivants. Mais avec le temps, ils ont tous fermé. Ils ont déménagé ou sont morts. Leurs enfants n’ont pas voulu prendre la succession. Ce n’est pas une vie facile de tenir un petit commerce comme celui-ci. Beaucoup d’heures de travail. Pas beaucoup d’argent au final. »

Ramon observe, flegmatique, le croisement de ces deux rues où l’histoire a défilé sous ses yeux. Pointant du doigt les bâtisses qui n’existaient pas il y a encore vingt ans. « Les maisons ont été détruites ici. Puis reconstruites. On n’arrête pas le changement, n’est-ce-pas ? » Il se remémore les édifices qui sont restés debout : l’école de Strathcona, à quelques dizaines de mètres du magasin, qu’il fréquentait étant enfant. Ou même l’immeuble bleu ciel lui faisant face. Jusque dans les années 1950, il abritait au 567 de Union Street la famille Minichiello, propriétaire de l’Union Grocery Store, une épicerie qui livrait à domicile. À la porte d’à côté, au 565, les Battistoni ouvraient quant à eux dans les années 1920 une annexe de leur Venice Bakery. « Les Italiens sont partis, constate-t-il. Puis les Chinois se sont installés ici. Aujourd’hui, ce sont eux qui déménagent. Dans cinquante ans, le quartier sera encore différent, » assure-t-il.

Pour l’heure, Strathcona est un quartier résidentiel, composé de rues bordées de verdure et de jolies maisons aux couleurs vives, et d’autres, plus anciennes, restaurées. Les anciens entrepôts et usines du quartier, remodelés en habitations, ont laissé place à des concepts d’urbanisme contemporain. On est loin des chemins de terre. Et de « Cowshit Alley », cette ruelle à l’arrière des maisons entre Prior Street et Union Street, qui servait de voie de passage aux vaches depuis les étables jusqu’à False Creek, où elles allaient paître dans la journée. Loin aussi de la morphologie de Gastown ou d’Hastings.

Hastings. En évoquant ce nom, l’incompréhension se lit un instant sur le visage de Ramon. Il évoque le souvenir douloureux des Japonais du quartier, emmenés en camp d’internement. La guerre et son absurdité. Ceux qui habitaient à quelques pâtés de maisons, et qu’il ne retrouvera plus, dès lors, sur les bancs de l’école de Strathcona.

À son âge, Ramon voit disparaître petit à petit ceux de son temps. Il sait bien que son quartier continuera d’évoluer sans lui. Benny’s Market, petite adresse convoitée du quartier, saura-t-elle lui survivre ?

Sophie de Kepper

Retrouvez la suite du dossier :
- L’avenir du « Vieux Vancouver » encore incertain : http://www.lexpress.org/societe/dossier-special-le-downtown-eastside-en-reconversion/
- Créer du neuf avec du vieux : http://www.lexpress.org/societe/dossier-special-le-downtown-eastside-en-reconversion-2/
- Downtown Eastside : l’histoire d’un quartier : http://www.lexpress.org/societe/downtown-eastside-lhistoire-dun-quartier/

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