Quand Seattle brûlait
Novembre 99. 135 ministres du Commerce du monde entier se réunissent pour la plus grande conférence internationale du commerce jamais organisée aux États-Unis. La ville est le théâtre d’un soulèvement populaire sans précédent.
Le directeur général de l’OMC de l’époque, Mike Moore, s’y attendait. Le mois précédent la conférence, il tentait d’apaiser les esprits à travers un discours prononcé à Berlin sur les valeurs de la libéralisation du commerce. Celle-ci, disait-il, « a favorisé la croissance économique et donc apporté des avantages considérables aux peuples du monde et particulièrement aux pauvres ». Derrière la rhétorique socialiste se cache une certaine nervosité non dissimulée à l’approche de ce que les journaux décrivent déjà comme « la mobilisation du siècle ». Mike Moore le sait. Il est conscient que la vision de l’OMC « n’a pas encore été comprise et n’est pas soutenue » par tous, ajoutant qu’il s’attend à de « nombreuses manifestations de scepticisme et d’hostilité à l’égard de la conférence ministérielle de Seattle ». Le débat est déjà ouvert dans la presse canadienne, où les points de vue divergent et s’affrontent sur deux colonnes : « Les observateurs sont divisés quant à savoir si l’organisme favorise le bien-être ou constitue une menace pour les personnes qui travaillent, la culture et l’environnement ».
Pendant ce temps, des opposants de tout horizon se préparent depuis des mois. Le Direct Action Network, une coalition de groupes d’activistes spécialement créée pour coordonner les actions des manifestants lors de la conférence, s’organise. 3 000 civils canadiens l’ont rejointe et ont prévu de quitter Vancouver en bus pour se rendre à Seattle.
Le 26 novembre 1999, soit quatre jours avant le début de la conférence, le Vancouver Sun consacre sa une au chaos annoncé : « Seattle se prépare avec anxiété ». Les autorités américaines ont nettoyé les rues de la ville, caché les sans-abri et ont prévu de déployer des équipes du SWAT (police d’élite aux États-Unis). Le journaliste du Vancouver Sun, Ian Mulgrew, qualifie même « les manifestations de l’APEC de 1997 [qui ont eu lieu à Vancouver, ndlr] de pique-nique », comparé aux événements à venir. « Il y aura des agriculteurs français irrités par le bœuf aux hormones servi à McDonald’s, des partisans de la guérilla zapatiste qui cherchent à faire pression sur le Mexique, et des employés de l’hôpital de Colombie-Britannique [qui s’opposent à un accord commercial visant les soins, ndlr] qui organiseront une marche solidaire », décrit-il avec exotisme, ajoutant que « la raison de cette mobilisation est en un mot, la mondialisation. Maintenant que la lutte internationale entre communisme et capitalisme est terminée, le défi de ce nouveau millénaire est d’imposer des règles au vainqueur ».
41 bus en provenance de Vancouver
La ville américaine de l’État du Washington a été choisie pour héberger la conférence pour plusieurs raisons. Ses grandes entreprises d’abord, Boeing et Microsoft, sont les fleurons de l’économie américaine. À cela s’ajoutent un secteur agricole développé et une forte indépendance commerciale.
La métropole économique se situe à moins de trois heures de Vancouver par la route. Le journal The Province rapporte que 41 bus en provenance de la ville ont passé la frontière américaine sans encombre. Seuls trois Canadiens sont restés bloqués. « Tout le monde veut aller à Seattle, c’est devenu l’événement à ne pas rater », expliquait Steve Staples, alors organisateur du Conseil des Canadiens en Colombie-Britannique (The Council of Canadians) qui allait chercher 200 étudiants de l’université de Victoria au terminal de ferry de Tsawwassen.
En effet, tout le monde semble s’être donné rendez-vous à Seattle. Aux ministres du Commerce des 135 pays conviés, s’ajoutent plus de 1 500 organisations non-gouvernementales dont le but est de dénoncer la plus grande conférence internationale du commerce jamais organisée aux États-Unis. Des représentants divers de la société civile sont présents : agriculteurs, mouvements de défense de l’environnement, étudiants, associations de consommateurs, anarchistes… Dont plusieurs organismes britanno-colombiens tels que le Syndicat des travailleurs, la Fédération des professeurs et le Syndicat hospitalier de la province.
La mobilisation dépasse de loin les attentes. 50 000 personnes ne tardent pas à envahir les rues de la ville. Du jamais vu. Le Los Angeles Times écrit que « jamais depuis l’époque de la guerre du Viêt-nam et du mouvement des droits civils, le centre-ville d’une grande ville américaine n’a été le théâtre d’un tel soulèvement politique populaire ». Même l’ancien premier ministre de la province, Glen Clark – en poste de 96 à 99 – a défilé en tête du groupe de travailleurs. S’accordant une pause après avoir discuté de certains accords de l’OMC avec des membres du gouvernement… « Le Canada a jusqu’à maintenant été tellement captivé par la rhétorique du libre-échange qu’il en est devenu parfois aveugle sur certaines répercussions négatives, expliquait-il. Si le libre-échange commercial, créateur d’emplois, est nécessaire, il doit être pris en compte avec d’autres variables sociales ».
Le monde découvre, à travers ce que les médias ont surnommé à l’unisson « Battle in Seattle », la lutte contre la mondialisation. Dès le début de la conférence, le 30 novembre, les témoignages de Britanno-Colombiens présents s’étalent dans les journaux. Certains déclarent même être prêts à être emprisonnés pour se faire entendre.
L’ancien ministre fédéral du Commerce canadien, Pierre Pettigrew, en poste à l’époque, racontait comment l’accès au Palais des congrès, lieu où se tenait la conférence, lui avait été refusé le premier jour. « Un individu très pacifique m’a prévenu que je ne pourrai pas rentrer. En me rapprochant, j’ai réalisé que l’accès était bloqué. J’ai donc rebroussé chemin ». Il n’est pas le seul à rester dehors. Les activistes empêchent finalement la tenue de la première journée de la conférence (voir le témoignage de Darren Alexander ci-dessous).
Mais une minorité de casseurs ont aussi fait le déplacement. La police emploie la force pour notamment déloger les contestataires qui bloquent l’accès au Palais des congrès. Steve Kaiser, un habitant de Seattle, présent en tant qu’observateur, se rappelle de l’ambiance « chaotique » qui régnait dans les rues. « Il y avait des gens qui se dirigeaient dans toutes les directions. La police n’arrivait pas à contrôler la foule ». L’état d’urgence est décrété par le maire de la ville qui le soir même, rapporte le New York Times, demande à Bill Clinton de quitter Seattle et d’annuler l’événement s’il souhaite vraiment aider la ville. Les manifestations se poursuivent néanmoins jusqu’à la fin du sommet durant lequel plus de 600 personnes sont finalement arrêtées.
Échec des négociations
Dans l’enceinte du Palais des congrès de Seattle, l’ambiance est tout aussi tendue. Depuis le début des pourparlers le 1er décembre, les 135 ne parviennent pas à se mettre d’accord. Les pays émergents, qui pèsent désormais dans la balance, remettent en cause les exigences des États-Unis et de l’Europe. Ils ne cesseront dès lors de s’insurger contre le mode de gouvernance mondiale. Tandis que les plus pauvres refusent de valider un projet d’accords dans lequel ils ne sentent pas impliqués. Les négociations échouent le 3 décembre 1999. La rue s’empare de la victoire.
Les analyses pleuvent, dont celle de Jeffrey Simpson, éditorialiste politique au Globe and Mail. Il condamne fermement cette « impression erronée que la guérilla dans les rues a eu une influence sur les négociations en interne » et rappelle que l’OMC découle des effets de la mondialisation et du libre-échange, mais n’en est pas à l’origine.
Si l’échec du sommet n’est pas directement lié aux mobilisations, celles-ci ont marqué un véritable tournant dans la lutte contre la mondialisation. Ces premières manifestations d’envergure, largement relayées par les médias, ont dévoilé au monde entier un phénomène bien réel, l’altermondialisme. La pression de la société civile sur les grandes institutions ne s’est depuis jamais démentie. Pas un sommet ne se déroule désormais sans tumulte. En témoigne celui du G8 à Gênes, en Italie, qui a rassemblé en 2001 plus de 100 000 manifestants. L’OMC, de nouveau ébranlée par la crise financière, devra faire face une fois encore à la société civile lors de la septième conférence ministérielle prévue à Genève le 30 novembre prochain, soit 10 ans jour pour jour après celle de Seattle.
Charlotte Houang
« Les protestations
ont déclenché un
consensus international »
Trois questions à David J. Olson, professeur en sciences politiques à l’université de l’État du Washington. Spécialisé notamment dans la politique du travail, il a étudié les liens entre la propagation du capitalisme et de la démocratie au même moment dans le monde.
L’Express du Pacifique – Pourquoi les commentateurs ont-ils parlé d’une nouvelle ère activiste après Seattle ?
David J. Olson – L’acceptation collective des actions de l’OMC concernant la mondialisation de la production et de la distribution a débouché sur les manifestations de Seattle. Le manque de transparence dans les prises de décisions de l’organisation tout comme le favoritisme en faveur des premiers pays producteurs ont été dévoilés au grand jour lors de ce rassemblement.
LEP – Pensez-vous que l’agitation dans les rues soit une cause de l’échec des négociations de l’OMC ?
D.J.O. – Les protestations ont déclenché un consensus international sur ce qui devait retenir l’attention : les droits des travailleurs, le droit à former des syndicats, les conditions de travail et le droit à demander réparation. Ces problèmes avant les manifestations contre l’OMC étaient ignorés. Ces préoccupations sont maintenant sur le devant de la scène. Je ne dis pas que tout a été résolu, loin de là, mais elles sont sous les projecteurs.
LEP – Que retient-on de Seattle dix ans après ?
D.J.O. – Les protestations à Seattle étaient un moment unique et frappant, critiquant violemment les procédés et normes établis par l’OMC. Depuis, nous avons assisté à une décentralisation importante du mouvement altermondialiste qui prend différentes formes. Il s’est par exemple davantage intéressé à la ligne de fabrication des produits. Pour vous donner une idée, les campus universitaires aux États-Unis exigent des normes de travail équitables dans la production des vêtements arborant le nom des universités. Même chose pour les groupes de consommateurs qui réclament des normes de travail et sanitaires dans la fabrication de produits comme le café et le chocolat. Le mouvement tend à protéger en amont les producteurs. ■ C. H.


