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Vendredi 10 février 2012

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Vendredi 21 décembre 2012

Contre la soupe aux ailerons de requins

Contre la soupe aux ailerons de requins

La soupe aux ailerons de requin est un aliment incontournable pour de nombreuses fêtes dans la culture chinoise. Entourée d’une dizaine de bénévoles, dont des spécialistes scientifiques et culinaires, Claudia Li, canadienne d’origine chinoise, cherche à changer cette coutume. Elle privilégie une sensibilisation progressive et non moralisante avec le slogan « un bol à la fois » (« One bowl at a time »)

C’est après avoir visionné le documentaire canadien Sharkwater (Les Seigneurs de la mer), réalisé en 2006, que Claudia Li a fondé à Vancouver l’association Shark Truth afin de lutter contre le massacre des requins pour leur aileron. D’autres organisations, comme la Sea Shepherd Conservation Society, avaient auparavant tenté l’expérience qui s’était soldée par un échec.

« Ces campagnes venaient de l’extérieur de communauté chinoise et étaient perçues  comme une attaque, explique Claudia Li. Il n’y avait pas de tentative de discussion. C’est comme si je disais à un Français de ne pas manger de fromage et de ne pas boire de vin… C’est facile pour moi parce que je n’en mange pas, mais la communauté concernée risque fortement de ne pas être réceptive. Dans le cas de la soupe aux ailerons de requin, il est donc nécessaire de communiquer avec une perspective chinoise. »

La réputation de la soupe tient plus de son prestige que de sa saveur ou de ses qualités nutritives. Elle est avant tout associée aux banquets de mariage. L’aileron de requin est un symbole de richesse dans la culture chinoise et en servir au repas d’un mariage montre que la famille du mari est fortunée et respectueuse envers ses convives. Peu de familles font donc l’impasse sur cet ingrédient. Du propre aveu de Claudia, « l’aileron en lui-même n’a pas de goût, il apporte simplement de la texture au breuvage. Si la soupe est bonne, c’est grâce à la saveur du bouillon et aux morceaux de poulet qui l’accompagnent ».

La recette du succès de Shark Truth : une approche positive

La jeune génération est la cible de l’association. « On fait passer le message dans chaque famille par le biais des futurs mariés canadiens-chinois. Ce sont eux qui parlent ensuite à leurs parents. Ainsi, nous n’avons pas à batailler avec chaque personne, indique Claudia Li. Nous essayons de notre côté de sensibiliser à travers une approche positive et amusante. »

Parmi les nombreuses initiatives de Shark Truth, un concours sous le slogan « Happy hearts love sharks » (Les cœurs heureux aiment les requins) vient d’être lancé, financé à hauteur de 3 500 dollars par la fondation suisse Save Our Seas. Les futurs mariés sont invités à ne pas mettre de soupe aux ailerons de requin au menu de leur mariage et des photos ou vidéos du banquet doivent ensuite être envoyées à l’association via son site Internet. Le couple gagnant remportera un voyage au Mexique, qui inclut une activité de plongée dans l’océan pour observer les requins-baleines, et le second un appareil photo numérique waterproof.

La coutume de la soupe aux ailerons est très ancienne. Aujourd’hui, toutefois, la plupart des Chinois qui la consomme aux banquets ne connaît plus sa signification. Ils savent juste que ce plat se doit d’être présent lors de célébrations importantes. Claudia Li affirme aussi que la fameuse soupe ne serait plus aussi prisée si la communauté avait conscience du massacre de ces animaux. « Moi-même, j’en mangeais alors que je suivais un cours à vocation environnementale à l’université. Pour moi, ce n’était qu’un poisson parmi d’autres qui se retrouvait dans mon bol. »

L’association s’attache également à redorer l’image du requin, mise à mal dans l’imaginaire collectif par le grand blanc des Dents de la Mer. En réalité, en moyenne quatre personnes par an sont tuées par ces animaux, soit bien moins que les décès résultant d’attaques de tigres ou de charges d’éléphants. Un autre argument de l’association est la manière « souvent cruelle » dont se fait la récolte d’ailerons, comme le montrent certaines scènes du documentaire Sharkwater : les pêcheurs coupent les ailerons des requins encore vivants avant de les rejeter agonisants dans la mer.

Plusieurs espèces en voie de disparition

Les requins sont apparus sur notre planète il y a 450 millions d’années, soit 200 millions d’années avant les dinosaures. Ce sont les plus grands prédateurs des océans et ils maintiennent l’équilibre du milieu. Nickolas Dulvy, professeur de sciences naturelles et spécialiste de la biodiversité marine à l’université Simon Fraser, participe bénévolement à Shark Truth en tant que conseiller scientifique. Il explique que la disparition progressive de prédateurs a souvent une très forte répercussion sur l’écosystème. Plus de 38 millions de requins sont tués chaque année uniquement pour leur aileron et, selon Nickolas Dulvy, ils ne peuvent pas se reproduire assez vite pour remplacer ceux qui disparaissent. Onze espèces de requins sur 21 sont aujourd’hui menacées.

Vancouver, qui abrite le plus de restaurants chinois au Canada, est une ville-clef pour la campagne de Shark Truth. Jusqu’à 8 millions de requins sont importés chaque année au Canada, un chiffre qui ne tient pas compte de la pêche illégale, très répandue.

Cette année, l’association s’est donné pour objectif d’obtenir 28 mariages chinois sans soupe aux ailerons dans la région de Vancouver. Claudia Li estime qu’un mariage chinois regroupe en moyenne 300 convives ; ce serait environ 8 500 soupes qui ne seraient pas servies en 2010.

La communauté semble bien réagir à cette campagne. Une radio chinoise a déjà diffusé le message de Shark Truth, « reçu positivement ». L’association a en outre réussi à convaincre le propriétaire d’un restaurant chinois, Ken Liang, à ne plus servir de soupe aux ailerons de requin. Dans ce restaurant de l’avenue Kingsway, un bol coûtait 50 dollars ; le dirigeant a décidé de retirer l’espèce menacée de ses assiettes. Mais avec plus de 500 restaurants chinois dans la région de Vancouver, Shark Truth a encore largement de quoi se mettre sous la dent. ■

Gwenaëlle Ily

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