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Ardipithecus ramidus et nous

Ardipithecus ramidus et nous

On connaît Lucy, la célèbre australopithèque âgée de 3,2 millions d’années. La nouvelle vedette, surnommée « Ardi » par les paléontologues, est le plus ancien squelette d’hominidé actuellement connu. Vieux de 4,4 millions d’années, il renouvelle l’histoire de l’homme.

Entre 1992 et 1994, Tim White et son équipe de l’université de Californie, à Berkeley, découvrent de nombreux fossiles dans la région des Afar en Éthiopie, au nord-est d’Addis Abeba. Au total, ce sont 200 os appartenant à 36 individus des deux sexes et d’âges différents. La pièce principale est le squelette partiel – 120 os – d’un même individu. Il compte le crâne, la denture, les avant-bras, les mains, le bassin, une jambe et les pieds. Une vraie mine d’or !

Les chercheurs pensent d’abord être en présence d’un australopithèque. Mais ils se rendent compte qu’ils sont en face d’un genre mal connu, antérieur à l’australopithèque, Ardipithecus ramidus. Ce nom, dans la langue Afar, signifie « le sol, la racine ».

Depuis la découverte du squelette de Lucy dans la même région en 1974, les paléontologues s’interrogent sur les ancêtres de la plus connue des australopithèques : à quoi ressemble notre ancêtre commun avec les chimpanzés ? Comment identifier les premiers membres de la famille humaine ? Comment la marche debout est-elle apparue ? Comment a-t-elle évolué ? Ardi est un début de réponse à ces questions.

Caractéristiques

Une cinquantaine de spécialistes, de disciplines et de pays différents, rejoignent Tim White et collectent 150 000 spécimens de plantes et d’animaux fossiles sur le site d’Ardi. Après quinze années d’analyses et de reconstructions minutieuses, les résultats sont publiés dans la revue Science du 2 octobre 2009. Premièrement, Ardi nous révèle son âge. Son squelette, mélangé à des dépôts sédimentaires, est pris « en sandwich » entre deux couches volcaniques. Le recoupement de diverses techniques montre que ces couches datent de 4,4 millions années : c’est le grand âge d’Ardi, ce qui en fait tout son intérêt ! Deux éléments font penser que c’est une femelle : la forme délicate du crâne et la taille des canines. Ces dernières sont parmi les plus petites des 23 retrouvées sur le site, ce qui est caractéristique des femelles.

Ardi pèse entre 45 et 50 kilogrammes pour une taille de 1,20 mètre. C’est la corpulence d’un chimpanzé. Sa capacité crânienne est de 300 à 350 centimètres cubes alors que celle du singe est 15 % plus grande. L’analyse du squelette montre aussi qu’Ardi mène une double vie, à la fois arboricole et terrestre. La partie médiane des mains est très flexible, permettant de s’accrocher aux branches dans différentes positions, mais pas de se suspendre comme les chimpanzés. Les pieds présentent un gros orteil opposable aux autres, ce qui lui permet de s’agripper aux branches. La forme du bassin et la puissance du fémur montrent qu’au sol, Ardi marche, bien droite, sur ses deux jambes ; les pieds sont à plat et la poussée à chaque pas s’exerce sur la partie extérieure du pied. Elle ne peut donc pas marcher ou courir sur de longues distances.

Ardi vit dans un milieu forestier. Son régime alimentaire est différent de celui des grands singes africains actuels, elle est probablement omnivore. Son étude permet de démontrer que l’ancêtre commun de l’homme et du chimpanzé ne ressemble pas plus à l’un qu’à l’autre. L’homme et le singe ont évolué depuis leur séparation.

Ardi est un repère unique sur le chemin de l’hominisation. Les hominidés forment le groupe des primates auquel l’homme appartient. Ils sont caractérisés par des canines de taille réduite et la marche bipède, reconnaissable par la position basse du trou de la moelle épinière sur le crâne et par un renforcement des membres inférieurs pour supporter tout le poids du corps. S’appuyant sur l’étude d’Ardi, des spécialistes remettent en cause les théories existantes sur l’émergence de la bipédie et plus généralement sur l’évolution des hominidés. Celle-ci serait liée davantage à l’organisation sociale qu’au milieu dans lequel ils vivent.
L’année 2009 fut celle du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin. Ardi, Tim White et son équipe l’ont célébré avec éclat. ■

Solution
Les scientifiques estiment actuellement que la séparation entre les hominidés et le groupe des chimpanzés s’est produite, il y a environ 10 millions d’années (Ma). On distingue les hominidés du Miocène supérieur, de -10 Ma à -4 Ma, auquel Ardi appartient ; ils sont mauvais marcheurs. Puis les australopithèques, de -4 Ma à -2 Ma, dont Lucy est la figure principale. Ils sont mauvais grimpeurs mais bons marcheurs. Enfin, le genre Homo, apparu il y a 2 millions d’années, est caractérisé par une boîte crânienne de plus de 600 centimètres cubes et l’utilisation d’outils.  ■


Daniel Hubert est astrophysicien de l’Observatoire de Paris et actuellement chercheur associé à UBC.

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