Le phénomène est mondial. Des colonies entières d’abeilles à miel (Apis mellifera) disparaissent brutalement depuis une trentaine d’années. Le processus s’est accéléré récemment et son origine n’est pas clairement identifiée. Les conséquences économiques et écologiques sont incalculables.
L’hiver 2006-2007 a vu un effondrement massif et soudain des populations d’abeilles à miel. Chute de 60 % aux Etats-Unis, voire jusqu’à 90 % dans certains états ; 40 % des ruches décimées au Québec ; en Europe beaucoup de pays sont touchés, ainsi que l’Inde et la Chine. Il y a toujours eu une perte hivernale de l’ordre de 15 %, mais celle-ci monte à 36 % et plus dans certaines régions de la Colombie-Britannique depuis trois ans. La situation actuelle présente des caractéristiques particulières relevées dès les années 1970. Les ouvrières disparaissent brutalement de la ruche, où seules subsistent la reine et quelques jeunes abeilles. Les rares adultes encore présents sont contaminés par des virus et des champignons. Les quelques jeunes abeilles ne suffisant plus à soigner le couvain, la ruche s’effondre complètement.
L’histoire des abeilles, apparues il y a 50 millions d’années, accompagne celle de l’homme. Depuis des millénaires il en savoure le miel, dont la production mondiale actuelle dépasse le million de tonnes. L’abeille – le plus petit animal domestiqué – est un pollinisateur. Elle féconde les plantes en butinant du pollen de fleur en fleur et assure ainsi la reproduction de nombreuses espèces végétales. Cette activité est indispensable à l’agriculture. Dans la région des Prairies, certains apiculteurs louent aux fermiers locaux jusqu’à 15 000 essaims dédiés à ce rôle. « Ce n’est pas seulement le plaisir de disposer d’une cuillerée de miel au petit-déjeuner qui est en jeu », précise Stan Reist, président de l’Association des Apiculteurs de Colombie-Britannique. « C’est tout le contenu de l’assiette ! »
Selon diverses études, 35 % de la production mondiale de nourriture dépend des insectes pollinisateurs. Cette activité économique des insectes est estimée à 250 milliards de dollars canadiens, soit 10 % de la valeur de la production agricole mondiale. Mais les abeilles jouent également un rôle essentiel au niveau de la préservation de la biodiversité. La disparition des abeilles menace directement l’écosystème. Toute la chaîne complexe qui relie l’animal au végétal est touchée : sans abeilles, la diminution de la pollinisation entraîne la disparition de certains espèces végétales et, à terme, celle de certaines espèces animales.
Quelle est donc la cause de l’effondrement actuel ? Plusieurs facteurs sont invoqués. Les pesticides, comme le Gaucho à base d’imidaclopride et le Régent à base de fipronil, censés protéger les plantes, sont montrés du doigt. Ces produits, dits systémiques, pénètrent la plante et migrent dans le pollen des fleurs. On en trouve des traces dans les abeilles. Cependant, il n’est pas prouvé qu’ils soient directement à l’origine des disparitions massives actuelles. La communauté scientifique estime que les abeilles sont progressivement affaiblies par ces insecticides. Le Gaucho et le Régent sont interdits en France sur certaines cultures, mais commercialisés dans de nombreux pays. Un mouvement s’amorce pour de telles interdictions en Colombie- Britannique, souligne Stan Reist. Certaines cultures OGM sont mises en cause car elles produisent leurs propres insecticides.
Les abeilles sont également victimes de parasites de la famille des acariens – les varroas par exemple. Les apiculteurs traitent les ruches avec des acaricides, mais les varroas développent des résistances à ces traitements. Autre agent redoutable : le champignon Nosema cerenae, présent depuis plus de 10 ans en Amérique du Nord. Il est suspecté d’être une cause majeure de l’effondrement actuel. L’intestin des abeilles est attaqué par une maladie parasitaire entraînant diarrhées et libération de microspores qui contaminent d’autres abeilles. Le recours à un antibiotique est efficace mais seulement sur une courte période de 6 à 12 mois.
Autres menaces : de redoutables prédateurs comme le coléoptère des ruches (Aethina tumida) et le frelon asiatique, dont les ondes électromagnétiques perturberaient le système d’orientation des abeilles – cette piste est controversée ; le changement climatique qui provoque des sécheresses plus fréquentes et une raréfaction de la flore ou des hivers plus doux, entraînant une sortie de ruche printanière trop tôt sans pollen disponible ; la surexploitation, pouvant épuiser les reines au bout d’un an au lieu de trois ou quatre et affaiblir les ruches. Certains scientifiques soulignent que les facteurs d’affaiblissement sont multiples et interagissent suivant un effet de synergie.
Quelles sont les ripostes face à cette situation ? Les associations de professionnels et les gouvernements semblent prendre conscience de l’ampleur du problème. Des formations sont organisées pour les apiculteurs afin qu’ils apprennent les bonnes pratiques apicoles, ainsi qu’à reconnaître et neutraliser les ruches atteintes. De leur côté, les chercheurs s’attaquent au caractère multifactoriel de la mortalité de ces insectes. En France, on s’intéresse aux effets sur ceux-ci de pesticides à très faible dose. À l’université du Manitoba, on réalise des études génétiques avancées de certaines familles d’abeilles insensibles aux varroas. À UBC, le professeur Leonard Foster analyse leur génome afin de sélectionner les plus résistantes.
D’une manière insidieuse, partout dans le monde, la nature est fragilisée et disparaît à un rythme soutenu. Nous ne disposons pas d’indicateur simple pour mesurer ce phénomène. La mortalité massive des abeilles en est un à prendre au sérieux.
Plan Bee
Que peuvent faire Madame et Monsieur tout le monde face à la disparition massive des abeilles ? À cette question, Leonard Foster, professeur à UBC, répond : « Achetez du miel produit localement, n’utilisez pas de pesticide dans votre jardin ou sur votre balcon et cultivez des fleurs qui attirent les abeilles. »
Voir également :
• http://gardening.about.com/od/attractingwildlife/a/Bee_Plants_2.htm
• http://nature.berkeley.edu/urbanbeegardens/list.html
Daniel Hubert


