Les expériences les plus douloureuses sont parfois à l’origine des plus beaux messages d’espoir. À l’occasion de la Journée internationale de soutien aux victimes de la torture, le 26 juin prochain, Mohamed-Abdillah Baranyikwa, rescapé du génocide burundais, nous parle de son vécu dans son pays d’origine et dans son pays d’adoption, le Canada.
Le 11 avril 2007, Mohamed-Abdillah Baranyikwa court un marathon autour de Burnaby Lake, à la mémoire des rescapés et victimes de la torture. Malgré les acclamations de sa femme Aïsha et de ses quatre enfants, il doit abandonner avant la ligne d’arrivée. Les séquelles physiques dues aux mauvais traitements qu’il a subis l’empêchent de continuer. Ses trois années passées dans le camp de Mukugwa en Tanzanie ont laissé sur lui leur marque indélébile.
Mohamed est canadien, burundais d’origine. Évacué par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, il a posé pour la première fois le pied sur le sol québécois en septembre 2001, avec sa famille. « Dans l’avion, je pensais être au demi-paradis, je disais au revoir aux tortures et aux intimidations », se souvient-il.
Caméraman et photographe pour le département de la presse et de l’information à la présidence burundaise de 1993 à 1998, Mohamed est envoyé sur les lieux des massacres et des conflits pour interviewer les survivants. Son métier l’amène à travailler successivement pour des gouvernements hutu et tutsi, mais son impartialité déplaît. « Pendant un conflit, il faut toujours être d’un côté ou d’un autre, constate-il. On m’accusait d’être un espion et de revendre l’information aux médias internationaux. »
Harcelé, l’homme alors âgé de 25 ans installe sa famille dans un lieu sûr au sud du Burundi. Mais il est constamment obligé de fuir, les menaces se multipliant. « À l’époque, je dormais dans les autobus ou dans les mosquées », confie-t-il. En novembre 1998, ses persécuteurs tentent d’incendier sa maison. Il décide alors de quitter le pays avec ses proches, en direction du camp tanzanien.
Les trois années qui suivront ne seront qu’une répétition des menaces passées. Mohamed sera régulièrement torturé par un policier jusqu’à son départ pour le Canada. « Le jour de mon évacuation, j’ai vu une Jeep militaire arriver, je croyais qu’on allait me tuer. On m’a rassuré et on m’a expliqué que j’étais sauvé. J’ai pris ma famille avec moi et nous sommes partis. »
Nouveaux tourments
Aujourd’hui, à 38 ans, il dit avoir tourné la page sur son expérience de la guerre, même s’il a délaissé le métier qu’il exerçait en Afrique. « Je ne peux plus toucher un appareil photo ou une caméra. Ça m’a traumatisé : je filmais en pleurant. Vous avez déjà vu un caméraman qui filme à travers ses larmes ? », lance-t-il.
Pour Mohamed, cela ne signifie pas pour autant effacer de sa mémoire le pays où il a grandi. Depuis sa maison de Burnaby, il participe tout les samedis à l’émission Karadiridimba (« retrouvailles »), diffusée sur les ondes de la radio privée burundaise Isanganiro : « Elle a pour objectif de rapprocher les gens et les cœurs, explique-t-il. Des personnes issues des différentes ethnies, qui s’accusaient les unes les autres auparavant, débattent ensemble. Et c’est une façon de mettre à profit pour le Burundi ce que j’ai appris au Canada. »
Agent d’intégration dans un organisme d’aide aux nouveaux arrivants, il se consacre désormais aux immigrants francophones, en les aiguillant lors de leur installation en Colombie-Britannique. Un métier qui va de pair avec l’association MBA-Development Society for Survivors, qu’il a fondée en 2003 afin d’aider les victimes de la torture, réfugiées comme lui. « Si on laisse les gens livrés à eux-mêmes, on court à la catastrophe, constate-il. Je veux à tout prix éviter que mon histoire ne se reproduise. »
En effet, le chemin de l’intégration fut difficile pour Mohamed. Après son arrivée au Québec, ses persécuteurs le retrouvent. Il déménage alors à Vancouver, mais des membres de la communauté burundaise l’accusent d’avoir proféré des menaces de mort à leur encontre. Des affirmations qui marquent le début de nouveaux tourments : « Quand la police est venue m’arrêter sous les yeux de ma famille, j’ai tout de suite songé aux arrestations arbitraires en Tanzanie. » À l’issue de son procès en décembre 2006, il est acquitté au vu des contradictions des différents témoignages. « Avant mes histoires avec la police, j’étais interprète indépendant. J’ai malheureusement perdu la plupart de mes contrats à cause de cette affaire », explique-t-il.
S’il cherche aujourd’hui à faire reconnaître ce qu’il considère comme une injustice, Mohamed est pourtant loin d’être rancunier. « Le Canada est mon deuxième pays, admet-il. Je dois en être fier et me montrer reconnaissant envers le gouvernement canadien. Celui-ci m’a sauvé la vie. D’autres gens ont perdu la leur. Moi, j’ai la chance de pouvoir parler de mon histoire, car je suis vivant. »
Camille Pesnel







