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Vendredi 21 décembre 2012

Take 5 : un artiste sur les rails

Take 5 : un artiste sur les rails

Défiant les lois de l’ordinaire, l’artiste prolifique de la contre-culture Take 5 n’a jamais cessé de s’illustrer, malgré une paralysie des deux jambes. Chef de file des nouveaux hobos*, obsédé par les trains, le Vancouvérois a inspiré quantité de nouveaux voyageurs.

À bord de son train de marchandises, le conducteur ne pensait transporter que du grain. Pourtant, en marchant le long des wagons, les pieds englués dans un mètre de neige, il est interpellé par une voix émanant de l’une des voitures. « J’ai rendu visite à mes parents, pouvez-vous m’aider à descendre ? » demande poliment un jeune homme, niant le caractère improbable de la situation. Ébahi, le conducteur s’aperçoit que son passager improvisé n’a pas voyagé seul. Une chaise roulante est placée près de lui dans le véhicule ferroviaire.

« Il m’a demandé si j’étais fou avant de me porter sur son dos », se rappelle le créateur de graffitis ou graffeur. Take 5 ne souhaite pas donner son vrai nom, fidèle aux codes de la culture underground dans laquelle il a toujours baigné. Parmi des dizaines d’expéditions réalisées, il a voyagé seul à quatre reprises, sans se soucier d’être en danger ou dans l’illégalité. « Mes amis m’ont à chaque fois hissé dans l’un des wagons. » Des voyages qui l’ont mené à Sudbury en Ontario, à Winnipeg dans le Manitoba ou encore à Portland en Oregon. « Et pourtant j’ai été blessé par un train », lâche-t-il. Un accident qu’il évoque rapidement, sans détails. Depuis 1995, l’artiste a perdu l’usage de ses deux jambes.

Les murs avant les trains

Natif de Montréal, Take 5 est le fils de professeurs d’anglais qui emménagent à Kamloops lorsqu’il n’a qu’un an. Fasciné par la contre-culture, le jeune skateboarder commence à graffersur les murs à l’âge de 17 ans, avant de s’attaquer aux trains. Sur son corps, un tatouage révèle le nom de son collectif. « Nous avons commencé à trois au début des années 1990, aujourd’hui nous sommes dix, éparpillés un peu partout. » Ses premiers graffitis sont tracés à la bombe aérosol. Il met au point une signature omniprésente, celle de son nom d’artiste Take 5. Ses marques ornent la plupart des trains d’Amérique du Nord et sont connues de tous les artistes de graffitis.

« Un jour, j’ai rencontré des hommes âgés, bohèmes, qui buvaient beaucoup de vin. Ils m’ont raconté comment ils se hissaient à bord des trains de marchandises. » D’anciens hobos, qui ont jadis fui la grande dépression américaine dans les années 1930 en embarquant à la hâte dans ces trains avec l’espoir de trouver du travail ailleurs. « Ils fuyaient la routine », analyse Take 5. Fasciné, l’artiste se noie dans ces récits de voyage. « Cette façon de se déplacer m’est apparue tellement romantique que j’ai voulu connaître la destination de mes dessins. »

En quelques années, le jeune homme devient incollable sur le système ferroviaire nord-américain. Avec ses amis, dont certains travaillent pour CN (Canadian National), la plus grande compagnie ferroviaire canadienne, Take 5 dessine une carte géante qui révèle avec précision l’emplacement de chacun des chemins de fer, les différents types de train et leurs trajets respectifs. « Grâce à un système de numérotation des trains, nous pouvions savoir à n’importe quel moment où se trouvaient nos graffitis », se remémore-t-il, joyeux.

Une passion presque obsessionnelle. Take 5 cherche à connaître, avant l’ère Internet, les ano-nymes qui se cachent derrière ces signatures répétitives et désormais familières qu’il observe sur les wagons lors de ses virées nocturnes dans les dépôts de trains. Colossus of Roads, Smokin’ Joe, Herby, Bozo Texino… « J’ai retrouvé un artiste de graffitis à San Diego, on s’envoyait des lettres, on se donnait des conseils. » L’artiste devient un spécialiste du genre et reçoit des centaines de lettres de nouveaux hobos.

Repousser les limites

Son premier voyage à bord d’un train de marchandises intervient
un an avant son accident en 1994. À l’époque, ses connaissances du réseau ferroviaire ne sont pas aussi pointues. Sans connaître sa destination finale, il quitte Vancouver pour débarquer à Tsawwassen. Un an plus tard, cloué dans son lit d’hôpital pendant trois mois, il apprend qu’il ne marchera plus. « J’avais l’espoir à cette époque de devenir skateboarder professionnel, je me suis alors demandé quelles étaient mes options. »

À sa sortie, Take 5 intègre un centre de réhabilitation pour handicapés, mais dès la nuit tombée, il rejoint les chemins de fer pour dessiner à nouveau. « Je sortais à 17 h et passait toutes mes nuits là-bas. » Progressivement, ses dessins évoluent. À son nom d’artiste, marqué au crayon blanc, s’ajoutent deux nouveaux éléments : une chaise roulante et des rails. « La chaise roulante symbolise mon confinement tandis que les rails évoquent l’infini, le voyage, avec cette idée que tout est possible ».

L’artiste gagne encore en notoriété. De la Floride à la Californie, en passant par Mexico, tout le monde s’interroge sur ce gars en chaise roulante qui dessine sur les trains de marchandises et se hisse à l’intérieur. « J’ai toujours fait ce qu’il n’était pas possible de faire. » Forcé d’abandonner le skateboard, Take 5 se met à la musique et apprend en autodidacte à jouer du piano et de la guitare. Il produit deux albums de musique instrumentale Hip Hop et participe à l’émission Zed sur CBC. En 2008, ses graffitis sont présentés au Grand Palais à Paris lors d’une exposition qui regroupe tous les plus grands artistes du genre.

Sur sa chaise, Take 5 cherche en permanence à repousser les limites du possible : « J’ai visité les catacombes à Paris, celles qui sont interdites au public, on m’a assuré que j’étais la première personne paralysée à y pénétrer. » En décembre dernier, il se rend en Afrique. Après avoir sillonné le Maroc en auto-stop et en train, il cherche à atteindre la Mauritanie : « J’en ai été empêché à cause des nombreux rapts et du coup d’état qui sévissaient là-bas », rapporte-t-il.

Dans l’enceinte du Red Gate, un atelier géant sur Hastings qui réunit une vingtaine d’artistes, Take 5 roule une cigarette, un foulard coloré autour de la tête. Il contemple avec satisfaction sa dernière œuvre – un graffiti sur toile. Il connaît tout le monde dans le quartier, proche de son lieu d’habitation à Gastown. Depuis neuf ans, il est l’objet d’un film documentaire réalisé par Tara Long, dont la sortie est prévue l’année prochaine. À 34 ans, il grimpe toujours illégalement dans les trains de céréales ou de charbon, trois à quatre fois par an. « J’ai même initié une vingtaine de personnes à faire de même. » ■

Charlotte Houang

*    Mot anglais désignant un sans domicile fixe.

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