À l’occasion du plus grand événement sportif mondial, Tom Breese, propriétaire d’une petite épicerie à North Vancouver, revient sur son histoire intimement liée à celle de son pays : l’Afrique du Sud.
De l’extérieur, la boutique de Tom et de sa femme Marinda, enclavée dans un centre commercial, ne paye pas de mine. Pourtant, depuis deux semaines, le téléphone n’arrête pas de sonner et la porte d’entrée peine à se refermer. Des maillots de la « nation arc-en-ciel » ornent la vitrine de l’épicerie qui vend exclusivement des produits sud-africains. En plus d’une clientèle fidèle, le commerce profite de « l’effet Coupe du monde ».
Tom Breese, propriétaire de la boutique, a l’allure féroce d’un tendre. Natif du Zimbabwe, cet anglophone qui parle couramment afrikaans a exercé la profession d’électricien pendant presque dix ans dans une mine d’or du nord de Johannesburg, à Messina. À la fin des années 80, il pose ses valises avec son épouse à Richards Bay, dans la province la plus peuplée du pays, le KwaZulu-Natal, située à l’est du pays.
La vie en blanc
La libération puis l’élection de Nelson Mandela, Tom Breese s’en est réjouit, comme la grande majorité des Sud-africains, Noirs et Blancs. Dans un pays où l’on compte pas moins de onze langues officielles, « il régnait à ce moment là, se rappelle-t-il, l’espoir d’une réunification ». La décision de Pretoria de forcer les entreprises à accroître leur nombre d’employés Noirs commence pourtant à poser problème aux descendants des colons européens. Comme lui, de plus en plus de Blancs se sentent exclus de la « nouvelle Afrique du Sud », celle de l’ère post-apartheid. Le gouvernement a mis en place une batterie de mesures pour faciliter l’émergence d’une classe moyenne Noire. D’où l’application par les entreprises de la discrimination positive – affirmative action – qui privilégie l’embauche et la promotion des Noirs, des Indiens et des métis. Tom ne blâme personne : « Les Noirs, largement majoritaire dans le pays, ont demandé à être davantage représentés car les Blancs, plus éduqués du fait de la ségrégation, étaient davantage présents dans l’industrie et la finance ». À moins d’avoir d’excellentes qualifications, il devient difficile pour un jeune Blanc de trouver un emploi.
L’homme s’inquiète pour l’avenir de ses deux enfants. Mais plus encore de la violence qui gangrène le pays. Une violence endémique toujours d’actualité, dix ans après son départ. Il suffit de feuilleter le journal de son ancienne province, The Zululand Observer, pour s’en apercevoir. Les deux premières pages sont entièrement consacrées aux meurtres, attaques et vols perpétrés le week-end précédent la parution du bihebdomadaire. Les chiffres sont édifiants : 50 meurtres, 300 attaques à main armés et 200 viols seraient commis chaque jour. Ironiquement, Tom Bresse s’estime « chanceux » qu’il ne lui soit jamais rien arrivé. Et ce en dépit des neuf cambriolages dont lui et sa famille ont été victimes dans les dix-huit mois qui ont précédé leur départ. Là-bas, « c’est la mort au tournant », tranche-t-il.
Six ans après la fin de l’apartheid, l’ancien électricien, alors âgé de 41 ans, part s’installer au Canada. Il est loin d’être un cas isolé : entre 1994 et 2005, la communauté blanche a décliné de 16 %. Moins de cinq millions de Blancs vivent désormais en Afrique du Sud sur un total de presque 50 millions d’habitants. Cette communauté atteint donc difficilement le seuil des 10 % de la population, contre environ 15 % avant la fin de l’apartheid. Le gouvernement sud-africain ne dispose cependant pas de chiffres statistiques fiables en matière d’émigration.
Les tensions interethniques inhérentes au pays, Tom les balaye, en dépit du récent assassinat du chef de l’extrême droite Eugène Terreblanche et des émeutes raciales du printemps 2008. « Tout ne peut pas changer du jour au lendemain après des décennies d’apartheid. Les personnes qui, comme moi, n’ont grandi qu’avec ceux de leur couleur, n’ont jamais eu l’opportunité de se faire des amis au-delà de cette barrière. Quand je me rends en Afrique du Sud, je constate que les enfants des écoles intégrées se mélangent. D’ici 30 ans, Noirs et Blancs se côtoieront davantage, même si les gens ont toujours des amis au sein de leur propre communauté, un peu comme au Canada entre anglophones et francophones. » Vingt ans après la fin de l’apartheid, le pays de Tom Breese, géant économique du continent africain, a définitivement changé. La ségrégation n’est plus raciale mais sociale : l’émergence d’une classe moyenne et d’une bourgeoisie noires n’ont pourtant pas empêché les inégalités de se creuser lourdement.
Les enfants du couple Breese ont réussi. L’aîné est pilote d’hélicoptère aux États-Unis, la cadette étudiera la médecine en Angleterre à la rentrée prochaine. La boutique fonctionne bien, avec une clientèle sud-africaine à 90 %. Pourtant, à trop parler, l’ancien électricien a le mal du pays. « Je me considère Sud-Africain avant tout », avoue-t-il avant de murmurer qu’il brûle d’envie d’être là-bas à l’approche de la Coupe du monde. « C’est tout de même la plus grande compétition sportive du monde, ça va être extraordinaire pour le pays ! ». Une opinion nuancée par ses clients, majoritairement Blancs : « Ils sont généralement plutôt négatifs sur le sujet, mais il ne faut pas oublier qu’ils ne sont pas ici par hasard et qu’ils ont été affectés par quelque chose là-bas ». ■
Charlotte Houang


