Le projet de Pamela Masik peut paraître déroutant au premier abord, mettre mal à l’aise. La galerie où elle expose ses toiles est un immense hangar, rénové en studio, le long de 2nd Avenue, près de Main Street. Ci-gisent les visages des 69 femmes disparues du Downtown Eastside.
À l’intérieur de cet énorme hall de 1 300 mètres carrés, accrochées aux murs et suspendues aux poutres surélevées, des dizaines de visages vous observent, l’œil vide et lointain. Tuméfiés ou balafrés, certains ont les lèvres éclatées, d’autres la nuque ensanglantée. Quelques-uns, plus paisibles, parviennent tout de même à vous sourire.
En tout, Pamela Masik a réalisé 69 portraits, une collection intitulée The Forgotten (Les oubliées). Et pas n’importe lesquels : l’artiste a représenté les 69 femmes disparues entre 1978 et le début des années 2000 dans le Downtown Eastside. Parmi elles, 24 seraient les victimes du tueur en série Robert Pickton. Un sujet d’étude de longue haleine, « physiquement, psychologiquement et émotionnellement stimulant et épuisant », qui lui aura pris quatre années de sa vie et auquel elle portera le dernier coup de pinceau en 2009.
« Certaines personnes ont dû se dire : qui est cette artiste ? Elle ne cherche qu’à se faire connaître et elle court après l’argent. On ne peut pas les en empêcher, il y aura toujours des gens pour penser ça. » Mais Pamela estime avoir mené sa propre mission, qu’elle considère comme sa contribution à la société : « Je voulais traiter d’une vérité que l’on ne voyait pas forcément dans les médias. Celle que l’on a du mal à entendre : ces femmes ont toutes disparu dans l’indifférence générale. Elles n’existaient déjà plus aux yeux du monde avant même qu’elles ne se volatilisent. Je me suis demandé si elles avaient moins de valeur que n’importe quelle autre personne, simplement parce qu’elles portaient sur elles les maux de la société : certaines avaient une forte dépendance à la drogue, d’autres étaient des prostituées ou encore malades mentales. Elles ont aussi laissé derrière elles 77 enfants. Elles étaient des mères, des épouses, des sœurs, des amies. »
La violence suggérée
La peintre a travaillé à partir de la liste de photographies des femmes disparues : des visages miniatures qu’elle a reproduits à une échelle gigantesque. Huit de ses toiles mesurent 2,4 mètres sur 3. Impossible de leur tourner le dos, elles sont partout, où que vous vous trouviez dans la galerie. La taille des autres tableaux diminue sensiblement au fur et à mesure que l’on recule dans le temps. Plus la date de la disparition est ancienne, plus la toile rétrécit, donnant l’idée que le souvenir de ces femmes finit par s’estomper avec le temps.
« Il y a aussi plus de violence dans mes peintures que ce que l’on voit sur les photos. Cela nous oblige à regarder ce qui leur est vraiment arrivé », relate encore Pamela.
La jeune femme a longtemps étudié ces disparitions dont elle a entendu parler dès son installation à Vancouver en 1995. Elle a rencontré des familles et des gens qui connaissaient ces visages meurtris et a orienté ses œuvres en fonction de l’histoire de chacune. « J’ai peint Dorothee avec la bouche agrafée. Lorsque sa famille appelait régulièrement la police pour demander s’il y avait eu des avancées sur sa disparition, on leur demandait systématiquement le numéro de dossier. Dorothee n’avait plus de voix, elle était devenue un simple numéro », se souvient Pamela.
Le visage de Mona est peut-être celui qui a davantage retenu son attention, attisé sa peine aussi. Elle a été son premier portrait. Des entailles dans la toile rappellent la violence qu’elle a subie. L’une d’elles a été recousue par Pamela, comme si elle voulait prendre soin de Mona. Quant au portrait de Cara, il illumine le regard de l’artiste. « Celui-ci est porteur d’espoir. Cara repose sous le sol et un parterre de fleurs commence à pousser au-dessus d’elle. Elle inspire le changement, le renouveau, celui qui nous fera prendre conscience que certaines choses ont besoin d’être sérieusement prises en main », continue Pamela.
Au centre de la galerie, deux portraits en noir et blanc portent la mention « lost » (perdues). « Celles-ci ont été retirées de la liste des disparues car elles ne correspondaient pas aux critères de la police, s’attriste-t-elle. On ne saura jamais… »
Les Jeux olympiques ont permis de médiatiser cette exposition hors du commun, située près du village olympique. Pamela a d’ailleurs reçu la visite d’athlètes. En 2011, ses toiles seront exposées au Musée de Vancouver. Son travail a aussi inspiré la création d’un programme d’études sur les femmes à UBC. « Cela permet de créer un dialogue sur le sujet, annonce-t-elle fièrement. On en parle à l’école, à l’université. Les élèves et les étudiants sont les esprits de demain. Ce sont eux qui façonneront la ville de Vancouver et refuseront qu’une femme puisse disparaître sans que personne ne réagisse. » ■
Sophie de Kepper


