Corinne Lea est à la tête du cinéma le plus truculent de la ville, Le Rio. Une blonde plantureuse qui ne dissocie jamais l’art des affaires.
C’est son meilleur souvenir. Quatre cent personnes attendent en file indienne les douze coups de minuit au carrefour de Commercial Drive et Broadway. Le film Star Treck est diffusé ce soir-là. À l’intérieur, paillettes et talons hauts sont de rigueur pour célébrer le festival international burlesque de la ville. « Nous avons eu un quart d’heure pour gérer cette marée humaine », se remémore Corinne Lea. C’était en mai dernier, un an tout juste après avoir repris le petit cinéma de quartier.
Ce mélange des genres n’est pas un accident. C’est même la raison d’être du Rio, original en tout point. « Il existe des cinémas et des lieux de spectacle mais rarement les deux à la fois, c’est ce qu’on a voulu faire ici, explique la copropriétaire et gérante du lieu. C’est un cinéma vieux de 70 ans, il a été transformé en bowling pour quelque temps. Le précédent propriétaire l’avait récupéré en triste état et l’a entièrement rénové. »
Corinne Lea entreprend alors avec son équipe d’attirer un public alternatif, notamment à travers un cinéma de genre : « Le but est de s’amuser, les gens viennent pour ça, on les encourage à se déguiser, à faire du bruit pendant les séances de cinéma, à jeter du pop-corn, au contraire des autres cinémas ou le silence règne et le moindre bruit est mal vu. » Films d’action, d’horreur où comédies décalées, « c’est ce qu’il faut pour garder les gens éveillés aux séances de minuit. On ne projette pas vraiment de films dramatiques ou sentimentaux ; ce que nous offrons doit être divertissant. »
Le business en costume
Animateur en goguette, ouvreuse en porte-jarretelles distribuant des boissons à base de houblon avant la séance, c’est la recette du Rio : des spectacles originaux, des films cultes et plusieurs personnages folkloriques. Corinne Lea est l’un de ceux-là. Derrière la gestionnaire se cache l’exubérante Shameless Lee (référence à shameless, « sans gène » en français), son nom de scène burlesque. « J’adore me déguiser. J’ai commencé peu de temps après avoir eu ma fille. En tant que mère, j’ai commencé à me sentir invisible, à perdre confiance en ma féminité. J’ai rencontré des gens comme moi, des fans de burlesque qui ne se prennent pas au sérieux. »
À la base déjà, Corinne Lea se destinait à une carrière artistique. Diplômée d’Emily Carr en 1994, elle se lance dans les affaires dès sa sortie de l’école d’art en ouvrant le Havana Café sur Commercial Drive : « Je voulais devenir peintre, mais monter mon entreprise m’a semblé évident. » Dès lors, elle arrête de peindre : « J’ai étudié pour devenir une artiste, un atout puisque je conçois les affaires différemment des autres, toujours d’une façon créative. Le commerce est pour moi avant tout du sens commun. »
Son passage dans la restauration s’avère intéressant mais « trop répétitif » à son goût. Et le milieu artistique n’est jamais loin. D’abord impliquée dans le monde de l’art visuel, elle se dirige peu à peu vers le monde du spectacle, les défilés de mode et finalement le burlesque. « Corinne est sérieuse, pragmatique. Shameless Lee est plus scandaleuse. Il faut juste savoir trouver l’équilibre entre les deux. Si les gens me rencontrent en tant que Shameless, ils penseront sans doute que je vais trop loin, et s’ils me rencontrent en tant que Corinne, ils me trouveront peut-être ennuyeuse ! »
Celle qui se décrit comme une exhibitionniste cultive notamment sa passion au Rio ou le port du costume est fortement conseillé : « C’est la meilleure entreprise que j’ai eue jusqu’à maintenant, j’ai toujours eu cette envie de produire des spectacles et c’est une chance d’avoir un lieu pour le faire. »
L’entrepreneuse a récemment remis au goût du jour les films d’animation Spike and Mike’s Sick and Twisted Animation Festival, une co-production d’abord diffusée au Rio qu’elle est partie promouvoir au Festival international du film de Toronto. Dans un drôle de costume : « Je serai déguisée en infirmière coquine toute la semaine, bottes rouges et robes en vinyle, ça colle parfaitement à ma personnalité. »
Charlotte Houang



