Nommé premier archiviste de la ville en 1933, le commandant James Skitt Matthews s’est investi toute sa vie pour laisser derrière lui une trace du passé de Vancouver. L’historienne Daphne Sleigh dépeint ce personnage haut en couleur dans une biographie intitulé The Man Who Saved Vancouver.
L’Express du Pacifique – Avant le commandant Matthews, les archives n’existaient pas à Vancouver. Comment est-il parvenu à créer les premières archives municipales ?
Daphne Sleigh – Cela n’a pas été simple : Matthews s’est mis en tête de devenir le premier archiviste professionnel de la Ville de Vancouver en 1929. Évidemment, le conseil municipal n’avait aucune intention d’inclure dans le budget de la ville des dépenses jugées inutiles en temps de crise. Il a rencontré une très forte résistance, mais il avait également des amis haut placés à la mairie qui lui ont permis de finalement accéder au poste en 1933, accordé à contrecœur par la majorité du conseil. Il a alors pu trouver un véritable espace de travail et d’entreposage pour tous les documents et objets qu’il avait amassés déjà depuis des années dans le sous-sol de sa maison, sur la rue Arbutus.
LEP – Il avait alors commencé à archiver bien avant ?
D. S. – Oui, c’était une véritable passion, une frénésie même pour certains. Il a immigré de Nouvelle-Zélande en 1899, suffisamment tôt pour rencontrer les pionniers et recueillir leurs témoignages. Dès qu’il rentrait chez lui, il s’installait à son bureau des heures durant, jusque tard dans la nuit, pour retranscrire les histoires des gens qu’il avait approchés. Il récupérait tout ce qu’il pouvait trouver : cartes, correspondances, photographies, peintures, effets personnels, etc. Quand il avait quelque chose en tête, personne ne pouvait l’arrêter. Tout son argent partait dans l’acquisition d’objets qui pourraient servir à retracer le passé. Il y a même eu un moment où il ne pouvait plus payer ses impôts !
LEP – D’où lui venait cet engouement ?
D. S. – Il a toujours été intéressé par l’histoire. Cet intérêt s’est confirmé lors de ses années de service dans le régiment britanno-colombien Duke of Connaught’s Rifles. Il y occupait bénévolement le poste officiel d’historien militaire, tout en menant pendant près de vingt ans une carrière pour Imperial Oil, une entreprise pétrolière de la province. Après la Première Guerre mondiale, pendant laquelle il a servi en Europe dans les forces expéditionnaires du Canada, il a décidé de poursuivre ce rôle au profit de Vancouver. À l’époque, la bibliothèque se chargeait d’archiver certaines données. Mais on sentait qu’il n’y avait pas une passion débordante…
LEP – Commandant Matthews avait la réputation d’obtenir ce qu’il voulait…
D. S. – Oh oui ! C’était une force de la nature, un personnage avec lequel il était difficile de composer. Il avait cette voix de stentor, et une énergie débordante, ce qui l’a conduit à publier sept tomes de la collection historique de référence Early Vancouver. Mais s’il avait affaire à quelqu’un d’aussi passionné que lui, il pouvait se montrer extrêmement généreux. Cela a même été difficile pour le conseil municipal de le mettre à la retraite ! D’ailleurs, il s’est accroché férocement à son poste d’archiviste jusqu’à sa mort, en 1970, à l’âge de 92 ans.
LEP – S’il n’avait pas existé, que serait l’histoire de Vancouver aujourd’hui ?
D. S. – Les archives seraient nées sans aucun doute, mais nous n’aurions définitivement pas de traces des jeunes années de Vancouver. ■
Propos recueillis par Sophie de Kepper


