Il est des métiers dont on entend peu parler, parce qu’ils sont rares. Joueur de piano au sein du groupe québécois Pastiche et professeur de musique, Boris Favre est aussi luthier. Loin d’avoir opté pour des instruments classiques et modernes, il s’est tourné vers d’autres, plus traditionnels et moins répandus : les cornemuses.
« La difficulté quand on habite en ville, c’est de trouver un atelier digne de ce nom. » Lorsqu’on arrive chez Boris Favre, il nous prévient aussitôt : l’endroit où il fabrique ses instruments n’a rien de l’établi typique auquel on aurait pu s’attendre pour un luthier. Morceaux de bois bruts dans l’entrée de son appartement, chutes de cuir, tour à bois et multiples outils dans le salon, sableuse et perforatrice dans la cuisine… Une vraie caverne d’Ali Baba, qui mène de surprise en surprise : uilleann pipes (cornemuse irlandaise) ou säckpipa (cornemuse) suédoise. Autant de noms qui n’en finissent pas de piquer notre curiosité. « Il existe une grande diversité de cornemuses qui viennent de la plupart des régions d’Europe, aux sons très variés », indique le maître des lieux.
Voilà maintenant cinq ans que Boris, originaire de France et arrivé en Colombie-Britannique en 1979, s’est lancé dans la fabrication de cet instrument. Une passion qu’il a découverte un peu par hasard : « J’en avais emprunté une dans un club, simplement pour apprendre. Quand il a fallu que je la rende, je me suis dit que je pouvais m’en fabriquer une au lieu de l’acheter. »
En autodidacte, c’est dans les rayons de la bibliothèque municipale qu’il a alors trouvé plans d’instruments et vidéos de fabrication. Il a reçu par la suite les conseils d’un ami de Vancouver Island et de maîtres luthiers irlandais. L’initiative étonne peu cependant lorsqu’on sait que Boris a passé sa vie parmi les notes de musique et les partitions. Un univers pour lequel il semblait prédestiné, même avant sa naissance : « En allant à la clinique pour s’acheter la pilule contraceptive, ma mère a fait un détour par un magasin de musique et a préféré s’offrir un tourne-disque et un vinyle de Boris Vian. Je suis né à la suite de cela, et c’est de là que vient mon prénom ! »
Patience et rareté
À l’âge de six ans, sa mère l’inscrit à un cours de piano. Il n’a alors jamais cessé de jouer. Diplômé du conservatoire de Toronto, du Vancouver Community College en jazz, et titulaire d’un baccalauréat de l’université de la Colombie-Britannique en piano, il a passé dix ans aux côtés du groupe de musique québécoise Mad Pudding. Une aventure qui lui a permis de découvrir les festivals de musique folklorique à travers le monde, mais aussi les instruments traditionnels auxquels il se consacre aujourd’hui. « Il y a un côté spontané et improvisé dans la fabrication des cornemuses, un peu comme dans le jazz. Le tournage du bois n’est pas un processus fixe : la gouge*, pour sculpter le bois en mouvement, est complètement libre et peut aller dans toutes les directions. On ne sait jamais vraiment comment ça va se passer. Et puis, je ne voulais pas fabriquer un instrument classique, je préférais quelque chose de moins courant. »
La fabrication d’une cornemuse est une tâche ardue, dont rareté et patience sont les maîtres-mots. Bois de rose, d’olivier, de cerisier ou de cornouiller, bois africain, buis, érable et roseau : Boris commande la matière première chez des commerçants installés dans le Michigan, au Québec, mais aussi en France ou en Espagne. S’il élabore certains outils qu’il ne trouve pas dans le commerce, il fait aussi appel aux meilleurs artisans d’Amérique du Nord : ainsi, Boris commande la fraise nécessaire à la fabrication de la cornemuse irlandaise à Rhode Island, ou encore le cuir pour la confection des sacs en Ontario. Au total, il faut 25 heures pour achever une säckpipa suédoise et 125 heures pour une uilleann pipes. « J’ai vendu dix cornemuses et j’en ai fait une douzaine, mais jusqu’à maintenant, je n’ai jamais réussi à en terminer une pour moi-même », regrette-t-il.
Fils de peintre, Boris a un goût prononcé pour l’esthétique. « C’est un moyen de reconnaître un bon luthier, affirme-t-il. Par exemple, un sac cousu main et non pas simplement clouté est signe d’un grand professionnalisme. » Selon lui, il est primordial d’accorder une importance particulière aux détails et à la finition, c’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle sa préférence va à la cornemuse irlandaise.
Boris commence peu à peu à se faire connaître parmi la trentaine de luthiers qui vend des cornemuses à travers le monde. Il a déjà quelques clients fidèles en Australie, au Japon, aux Pays-Bas, aux États-Unis ou en France. Son prochain but est d’en confectionner une dont il a élaboré les plans : « Aucune ne ressemblera à ça, ce sera une cornemuse canadienne, une pièce unique. »
Camille Pesnel
* gouge : en menuiserie, ciseau à tranchant courbe, servant à sculpter ou à faire des moulures.







