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À 90 ans, il s’évade encore

À 90 ans, il s’évade encore

Sa poignée de main est ferme, son regard direct et son verbe franc : « Je suis un évadé ». Marcel Bernard, originaire de France, s’est échappé d’un camp allemand comme soldat pendant la Seconde Guerre mondiale et a immigré au Canada comme père de famille dans les années 50. Récit de ce parcours loin des sentiers battus.


« C’était le soir du 14 juin 1940, du côté de Vertus, en France, dans le département de la Marne », se souvient-il. Âgé de 21 ans, Marcel Bernard est tireur à la mitrailleuse. « Mon sergent-chef de pièce, mon pourvoyeur et moi venions d’épuiser nos munitions. Encerclés par les Allemands, nous attendions un ordre de repli qui n’est jamais arrivé ». Sabotant la mitrailleuse et l’abandonnant aux mains ennemies qui se rapprochent, les trois soldats s’échappent de l’impasse. « Armés de nos fusils, nous partons sur la route et à travers champs. » Des militaires allemands les capturent.

Jetés dans des wagons à bestiaux avec d’autres détenus, ils sont emmenés à Villingen (Allemagne) dans le camp de prisonniers « Stalag VB » (prononcer 5B). « Je deviens le matricule no 859 et suis affecté à la construction d’un tunnel », explique M. Bernard.

Ils travaillent douze heures par jour, sept jours par semaine. « Après quelques mois, nous avons obtenu le dimanche comme jour de repos », concède-t-il. « Nous étions répartis par baraquements de 50 à 100 hommes. Nous dormions sur des banquettes en bois, avec pour matelas une mince paillasse. Question nourriture, c’était soupe de légumes. Rarement de la viande. »

Avec deux codétenus français, Marcel Bernard s’évade le 8 septembre 1941. Il n’oublie pas les représailles que vont devoir subir leurs camarades de camp : « À chaque évasion constatée, tous les prisonniers étaient privés de lettres et colis pendant un mois. » Pendant leur cavale de l’Allemagne vers la Suisse, les trois fugitifs ne se parlent pas : « Nous devions avancer en silence pour ne pas être repérés par les Allemands. »

Remis à la gendarmerie française par les autorités suisses, Marcel Bernard est tout d’abord maintenu sous les drapeaux. Une fois démobilisé, il s’engage en 1942 dans la Résistance au sein des Forces Françaises de l’Intérieur. De son évasion jusqu’à la libération de la France en août 1944, il ne donne aucun signe de vie à sa famille, ni à ses amis. « J’étais un évadé. La Gestapo est venue à trois reprises chez mes parents pour savoir où j’étais. Mon silence de trois ans leur a sauvé la vie », se réjouit-il.

La guerre finie, et des médailles sur la poitrine, M. Bernard se marie et a trois enfants. Malgré la victoire, tout n’est pas gagné. « Il y avait une grave pénurie de logements en France. Ma femme et moi vivions dans une pièce avec nos enfants. » Expulsée, la famille se retrouve démunie, sans aide de l’État. « Il n’y avait pas de réelle reconnaissance officielle à l’égard de celles et ceux qui avaient servi leur patrie. J’ai ressenti une grande déception vis-à-vis du pays que j’avais défendu au péril de ma vie. Je savais que l’on parlait français au Canada. Partir là-bas, c’était comme m’évader, en famille, de ma situation en France. »

« Une autre planète »

En avril 1952, il débarque seul, en repérage, à Halifax (Nouvelle-Écosse) et se rend au Québec puis en Ontario. « À mon arrivée, j’ai été impressionné par la quantité de neige dans les Maritimes et par le nombre phénoménal de voitures. Rapidement, le Canada m’a paru le pays du confort. J’avais comme l’impression d’être sur une autre planète. »

Trois mois après, sa famille le rejoint. « Le bien-être social n’existait pas. Il fallait travailler tout de suite. » Pendant quatre ans, Marcel Bernard est ouvrier à la mine, à Sudbury. Il apprend que les salaires et le climat sont meilleurs en Colombie-Britannique.

La famille arrive à Vancouver en 1956. Après le tunnel et la mine, M. Bernard entrevoit des jours meilleurs. Conducteur de pelles, il travaille pour BC Elec, l’actuel BC Hydro, pour l’installation de tuyaux de gaz naturel.

Après dix ans, la famille retourne en France. « Là, on me considérait comme un Canadien, comme un étranger. C’était aussi la période des vagues d’immigration en provenance de l’Afrique du Nord. Je constatais des injustices par rapport au travail, au logement et aux conditions d’accueil. Je n’arrêtais pas de faire la comparaison avec le Canada où les salaires étaient supérieurs, les emplois plus stables, les logements plus grands, mieux équipés, plus abordables. Je suis retourné en Colombie-Britannique. »

Un demi-siècle est passé. À 90 ans, M. Bernard vit aujourd’hui à Surrey avec sa seconde épouse. En 2007, ils ont fait une croisière au Panama. En 2008, ils sont allés à Montréal. « Depuis 2 mois, pour raisons médicales, je ne conduis plus. » Cela n’empêche pas Marcel Bernard d’échapper au quotidien habituellement réservé aux personnes de son âge : « Ma femme et moi allons au théâtre, à des concerts, au restaurant. Parfois, nous allons sur l’île de Vancouver en bateau, pour nous évader. » 

Alain Assailly

1 commentaire pour “À 90 ans, il s’évade encore”

  1. stalag VB

    bonjour marcel Bernard
    mon papa ( DCd en 2003 ) a été fait prisonnier le 23 juin 1940 à Saint-Dié et envoyé au stalag VB d’où il s’est évadé tout seul début septembre 1940 ; il est ressorti en Suisse d’où il a regagné la France

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