Dans le cadre des Olympiades culturelles, Robert Lepage présente à Vancouver sa pièce Le Dragon Bleu, inspirée de sa Trilogie des dragons. Portrait d’un personnage emblématique.
Robert Lepage balaie du regard l’assemblée réunie pour la conférence de presse autour de sa dernière pièce Le Dragon Bleu. Il n’y aura pas d’autres d’entrevues, il n’en donne quasiment plus. Physique androgyne, teint cireux, le metteur en scène dégage un charisme rare. Son apparente froideur prend rapidement fin lorsqu’il s’amuse des échanges protocolaires dans les deux langues : « C’est un effort de se conformer au bilinguisme ». Robert Lepage le symbolise pourtant mieux que personne. Michel Tremblay, écrivain québécois, déclarait à son sujet dans le Guardian : « Dans les années 80, nous utilisions la langue comme une arme. Puis vint Lepage, qui au lieu du langage a mis à contribution sa force incroyable à produire quelques images simples et fortes. Nous étions abasourdis de ce que le petit gars de Québec avait chamboulé. »
Son enfance, Robert Lepage la passe à Québec. Ses parents adopteront son frère et sa sœur aînés, d’origine irlandaise. Ils prendront le chemin de l’école anglaise, contrairement à Robert et sa jeune sœur Lynda. Maîtrisant très tôt le français comme l’anglais, il montre un vif intérêt pour les langues dont l’allemand et le japonais.
Son enfance est marquée par une maladie atypique : l’alopécie. À cinq ans, il perd toute pilosité et doit porter une perruque pour se rendre à l’école. Il déclarera plus tard que, sans être devenu amer, cette maladie a forgé sa personnalité. Son adolescence est une nouvelle période noire. Agoraphobe, il sombre rapidement dans la dépression et passe de longues heures devant son poste de télévision dopé aux anti-dépresseurs. Sa vocation est alors floue, son cœur balance entre devenir une star du rock ou, voie plus classique, professeur de géographie.
Sa soeur Lynda, depuis devenue son assistante personnelle, l’aide à sortir de son repli en lui faisant découvrir le théâtre. En 1974, La nuit des rois de Shakespeare est une révélation. Il est d’ailleurs, en 1992, le premier Nord-Américain à monter une pièce de Shakespeare en Angleterre – Le songe d’une nuit d’été – au National Theatre de Londres. Une année prolifique lors de laquelle il ne crée pas moins de six pièces. La chaîne anglaise BBC signe la même année un documentaire au nom évocateur : Who’s that Nobody from Quebec? (Qui est cet inconnu venu du Québec ?).
Voir grand
Après ses années de conservatoire, Robert Lepage présente ses pièces dans des lieux confidentiels, et connaît l’un de ses premiers succès publics et critiques en 1979 avec Circulations, conçue en trois langues, présentée dans tout le pays. Il décroche, dix ans plus tard, la prestigieuse place de directeur artistique au Centre national des arts d’Ottawa.
Le metteur en scène voit grand, et c’est alors que la chance lui sourit. Bloqué à Toronto, un journaliste londonien assiste à La Trilogie des dragons après avoir manqué son avion. Son article décrit la pièce comme un chef-d’œuvre. Le spectacle débarque à Londres avant de partir pour une tournée mondiale. L’idée de cette pièce lui est venue alors qu’il se baladait avec sa mère dans le quartier Saint-Roch à Québec. Le parking où ils se trouvaient abritait un quartier chinois depuis disparu. Le succès de la pièce a de quoi étonner. De part sa longueur : 5 h 45. Ses « idées et clichés » échangés sur la Chine. Et ses moyens dérisoires : « il n’y avait rien d’érudit là-dedans. On a acheté des meubles des années 50, et peu à peu le spectacle s’est structuré : trois villes, trois époques, trois langues – le français, l’anglais et le chinois », confesse l’actrice Marie Gignac au Guardian à ce moment-là.
Robert Lepage se laisse guider sans jamais avoir d’idée précise. Il attend toujours avec impatience lors de ses créations, le hasard et les coïncidences. « Le théâtre est une chose sauvage, sans règle. S’il n’y a que de l’ordre et de la rigueur dans un travail, le résultat ne sera qu’ordre et rigueur » répondait-il en 1995.
Les pièces se succèdent. Dont Le polygraphe, l’un de ses plus grands succès, inspiré du viol et du meurtre d’une amie proche, qu’il adaptera à l’écran comme plusieurs de ses créations. Il affirme son style à travers l’utilisation de l’image combinée aux machines et aux symboles. Des spectacles « multimédias » qu’on lui reproche parfois, taxant certaines pièces de « bazar ». Les sept branches de la rivière Ota, présentée en 1994, année de naissance de sa compagnie Ex Machina, ne marque pas les esprits. Robert Lepage modifiait même, depuis les coulisses, les répliques sur scène. Il est d’ailleurs connu pour changer des situations, voire même supprimer des rôles entre deux représentations. Il reste cependant un génie de l’image. Avec cette faculté de touche-à-tout : opéra, mise en scène de spectacles de Peter Gabriel, acteur pour Denys Arcand, metteur en scène pour le Cirque du Soleil … Il travaille actuellement sur Der Ring des Nibelungen, une pièce qui devrait voir le jour cette année. Infatigable, Robert Lepage ne dort que quelques heures par nuit et conçoit des histoires qui mènent au bout du monde repoussant toujours un peu plus les codes de la mise en scène classique. Le Dragon Bleu, suite logique de La trilogie des dragons ne devrait pas faire exception.
Le Dragon Bleu, jusqu’au 27 février au théâtre Fei and Milton Wong Experimental à SFU Woodward’s, 149 West Hastings Street, Vancouver. Renseignements et tickets sur sfuwoodwards.ca/blue_dragon.html
Charlotte Houang


