En pleine saison des ouragans et neuf mois après le séisme du 12 janvier, la reconstruction d’Haïti demeure à un stade embryonnaire. Un rapport récent du Sénat américain explique le peu de progrès par une gouvernance faible, un manque de coordination entre donateurs et une désorganisation générale. Ces dysfonctionnements ne sont que les symptômes d’un mal plus profond : la corruption.
Examinons tout d’abord les types de corruption en cause. Premièrement : la corruption politique. Celle-ci est particulièrement dommageable pour l’activité économique du pays parce qu’elle se traduit par une mauvaise gouvernance et un manque de vision en termes de développement durable. Deuxièmement : le clientélisme, un système de corruption qui s’apparente au crime organisé. De grosses sommes d’argent sont investies soit pour empêcher des firmes compétitrices (probablement plus efficaces !) de gagner des contrats, soit pour obtenir un retour de faveur et éventuellement encaisser les fonds de l’État.
Troisièmement : la corruption bureaucratique, qui semble, à première vue, anodine mais les bakchichs maintes fois requis par les employés publics s’accumulent pour devenir des sommes importantes. Ce type de corruption ralentit les opérations économiques d’un pays et décourage l’entrepreneuriat. Selon le projet Doing Business de la Banque mondiale, les délais de transactions en Haïti sont parmi les plus longs au monde : 195 jours en moyenne pour démarrer une entreprise, contre 13 jours dans les pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Économique.
Corruption bureaucratique
Haïti figure au huitième échelon des pays les plus corrompus, en 2009, selon Transparency International. Finalement, la corruption bureaucratique est très difficile à déloger une fois que le citoyen moyen s’y résigne, car elle fait alors partie des normes du pays – on parle alors d’une culture de corruption.
Ceci nous amène à examiner les origines de la corruption. Certains sociologues, comme les Pr Mayfair Mei-Hui Yang et Pr Robert Putnam, affirment que le niveau de corruption diffère entre pays à cause des différences entre leurs normes sociales. Mais il s’agit d’aller plus loin que cette tautologie : comment ces normes émergent-elles en premier lieu ? Les chercheurs sur le sujet s’entendent pour dire que la réponse réside dans les failles d’une bureaucratie. La corruption survient lorsqu’un individu ayant le monopole quant à l’attribution d’un service n’est pas surveillé et qu’il utilise son pouvoir discrétionnaire pour son propre gain. Dès lors que des individus malhonnêtes ont identifié ce type de failles, une culture de corruption prend place.
D’une part, ces bureaucrates, qui bénéficient des institutions corrompues, vont tout faire pour ne pas en améliorer l’efficience. D’ailleurs, ils se sentent souvent légitimés dans leurs actions par la petitesse de leur salaire et un système judiciaire permissif. D’autre part, entrepreneurs et citoyens tentent d’accélérer leur transaction en offrant des pots-de-vin. Ironiquement, un système informel est mis en place pour contourner le système formel de la bureaucratie… parce qu’il semble plus efficace !
La stratégie de développement économique des dernières décennies est basée sur la théorie du Big Push, émise en 1943 par Paul Rosenstein-Rodan dans son article Problems of Industrialization of Eastern and South-Eastern Europe : développer des programmes d’industrialisation à grande échelle pour absorber le surplus de main-d’œuvre agricole ; ouvrir les frontières et permettre un flux de capitaux dans les pays en développement. Il s’agit aussi d’envoyer des sommes massives d’aide internationale tout en offrant un support d’expertise pour la supervision et l’audit des opérations.
Place au cynisme
Les résultats de cette stratégie ont généré un scepticisme tenace. Les plus cyniques répondront, qu’après les milliards d’aide internationale dilapidés et détournés, le laisser-faire semble désormais la seule intervention possible. Mais il a été démontré qu’un support international immédiatement après ou lors d’un désastre permet un recouvrement plus rapide de l’activité économique et diminue les risques de conflits subséquents – pillage, coup d’état, guerre civile.
Certains intervenants, moins désabusés, suggèrent une approche plus paternaliste : utiliser une enclave étrangère – principalement des firmes étrangères et privées – pour offrir des services sophistiqués de reconstruction, de supervision et d’audit. Bien qu’efficaces à court terme, de telles stratégies d’évitement ne sont pas un modèle de développement soutenable. Elles ne favorisent pas l’émancipation des peuples concernés.
Vers un plan de reconstruction
De plus, la situation en Haïti nécessite un plan de reconstruction d’envergure où il faudra réfléchir en termes de partenariat public-privé (PPP) et une enclave étrangère ne sera pas suffisante pour pallier la crise en cours.
Pour effectuer l’élaboration d’un tel plan de reconstruction, il faut prendre en compte le cynisme ambiant ainsi que la culture de pillage qui sévit depuis des années en Haïti. Comme le dit le Pr Robert Klitgaard, spécialiste des questions de corruption dans les pays en développement, le plan de reconstruction doit intégrer une stratégie anti-corruption à chaque niveau d’intervention.
Au niveau de la corruption bureaucratique, il s’agit de réduire les délais de transaction, en fournissant aux employés publics un système adéquat de punitions et de récompenses. Pour cela, il s’agit d’ajuster le niveau des salaires publics pour qu’ils soient compétitifs avec ceux du secteur privé. Mais Timothy Bestley et John McLaren, chercheurs en économie, ont démontré que la seule augmentation du salaire n’est pas un incitatif suffisant pour réduire la corruption. Une supervision des bureaucrates, effectuée par des acteurs indépendants de la société civile (Médiateur de la République, journalistes, etc.) sera efficace.
Le clientélisme doit être affronté de la même façon que le crime organisé.
Selon Klitgaard, il s’agit d’identifier les points faibles du réseau de contacts informels et d’utiliser les outils dont on dispose contre les groupes criminels : délateurs, fausses rumeurs, des entrevues contre une offre de protection, etc. D’ailleurs, plusieurs études de la Banque mondiale démontrent que citoyens, entrepreneurs et bureaucrates sont prêts à divulguer de l’information sur les pratiques de corruption auxquelles ils font face quotidiennement, une fois rassurés sur le respect de leur anonymat.
Les autorités haïtiennes, supervisées et supportées par une communauté internationale unie et cohérente, piloteraient des programmes de formation consacrés à l’acquisition des compétences pratiques au sujet des divers volets d’un PPP afin de diriger les efforts de reconstruction vers les secteurs clés du pays : santé, éducation, infrastructure, industries manufacturières, etc.
Ceci mène au sujet de la gouvernance. L’exemple des élus affecte le comportement des électeurs et donc, du citoyen moyen. Tant qu’Haïti ne se sera pas prévalu d’une nouvelle vision de gouvernance, le statu quo quant au manque de gestion éthique se maintiendra. Un plan de reconstruction, qui intègre à part entière la lutte contre la corruption, permettra la formation d’une nouvelle génération de politiciens haïtiens dont la vision du développement sera soutenable pour le pays. Espérons que les différents intervenants impliqués dans l’après-séisme sauteront sur l’occasion pour changer la direction politique d’Haïti une fois pour toutes. ■
Jonathan Goyette


