Un journalisme sur le déclin, c’est une démocratie sur le déclin. Crise de la presse en Occident : tout le monde s’accorde à dire que la fuite des recettes publicitaires vers le Web explique l’effondrement du secteur. Et pourtant, des causes plus anciennes auraient dû nous alerter.
Constat : depuis une vingtaine d’années, en Amérique du Nord comme en Europe, une grande partie de la presse écrite est aux mains de conglomérats qui vendent entre autres des voitures, des sacs à mains, des avions, des titres financiers, des disques, des yaourts, en plus de leurs journaux. Un exemple : par sa filiale Gesca, Power Corporation, entreprise québécoise, édite trois hebdomadaires et sept journaux. Il détient 52 % du tirage des quotidiens en français. Par ailleurs, ses participations dans Pargesa Holding lui permettent une présence importante dans l’énergie, la production industrielle, le négoce et les services financiers au niveau international.
Question subsidiaire : en tant que journaliste, comment traiter d’une affaire qui met en cause des filiales de l’entreprise qui vous emploie ? La pression est certaine. Au Canada, la majorité de la presse et des autres médias est détenue par une poignée de grands groupes. Rogers, numéro un de la câblo-distribution et grande entreprise de téléphonie, possède par exemple 73 magazines dont Maclean’s et L’actualité, mais également 43 stations AM et FM dans l’ouest du Canada – News1130 pour Vancouver – et en Ontario.
L’autocensure des journalistes doit régner dans le milieu… On peut craindre que les médias n’aillent jusqu’à se transformer en organes de propagande des entreprises qui les possèdent. Dans l’ordre des choses, les médias doivent servir l’intérêt du citoyen, les entreprises, celui de l’actionnaire. Des intérêts privés ne peuvent servir l’intérêt général. Les dirigeants des journaux ne s’en cachent d’ailleurs pas. Déjà en 1998, le directeur de la rédaction de La Tribune (quotidien économique français appartenant au groupe mondial LVMH) déclarait : « L’intérêt de l’actionnaire ne doit pas être remis en cause par un journal qu’il contrôle ». Et tant pis si la censure se fait « au détriment du lecteur ».
Victimes du système
La mainmise des conglomérats sur l’information pose une autre question : peut-on vendre un journal comme on vend des yaourts ? Les diplômés d’école de commerce répondront « évidemment, c’est un produit comme un autre ». Seulement le yaourt n’a pas le rôle social du journal, il n’est pas « le chien de garde de la démocratie », il n’a pas pour ambition de poser un regard critique sur la société. L’objectif d’un entrepreneur est de faire du chiffre, pas d’assurer la pérennité du débat public. La logique de marché ne correspond pas à la logique de service public qui doit guider les médias d’information.
Ainsi, réduction de coûts oblige, voilà vingt ans que le contenu des journaux s’amenuise, tant en quantité qu’en qualité. Dans beaucoup de rédactions, la productivité a pris le pas sur la déontologie, la déresponsabilisation sur l’honnêteté intellectuelle. Le copier-coller de dépêches d’agence est aujourd’hui monnaie courante. Pire, les communiqués de presse – à vocation promotionnelle – sont également repris sans que l’information ne soit approfondie, ni même vérifiée. Dernièrement, les médias canadiens en ont donné un bel exemple. Souvenez-vous de l’affaire du faux communiqué de décembre concernant la réduction des gaz à effets de serre émis au Canada. D’abord repris par toute la presse, les journaux l’ont ensuite démenti : « Le gouvernement victime d’un canular ». Déresponsabilisation complète du journaliste, qui n’a évidemment pas été victime de son manque de professionnalisme. Une anecdote sans réelles conséquences certes, mais qui en dit long sur la situation actuelle.
La défiance de la population à l’égard des médias d’information n’est alors pas surprenante. Un cercle vicieux s’est enclenché : si les citoyens ne s’intéressent plus aux affaires du monde, comment la démocratie pourra-t-elle fonctionner et perdurer ? Comment préserver nos droits, si nous n’avon ? Si nous ne comprenons pas comment fonctionnent les problématiques sociales, politiques, économiques ? Dans un monde parfait, les journalistes devraient nous expliquer simplement et honnêtement ce qui se passe afin que nous ayons tous accès à une information fiable et pertinente. Les citoyens, devraient ensuite lire le journal, écouter la radio ou regarder les nouvelles en exerçant un esprit critique sur ce qu’ils apprennent. On en est loin, mais rien ne nous empêche d’essayer de tendre vers cet idéal.
Fanny Abes





