Loin des ouvrages soporifiques qui font défiler l’histoire sur un ton monocorde, le récit d’Éric Monnin nous plonge à coup d’anecdotes et d’analyses dans la richesse humaine et sportive des Jeux olympiques d’hiver, De Chamonix à Vancouver…
Souvenez-vous, en 1932, la neige de Lake Placid arrivait par camion du Canada ; une caractéristique des Jeux olympiques d’hiver qui n’est pas la seule à faire cette année encore un clin d’œil aux organisateurs.
Entre les premières épreuves de patinage, qui apparurent dès 1908 pour répondre à la volonté de Pierre de Coubertin d’offrir une place à toutes les disciplines, puis 1921, date à laquelle il est décidé que chaque ville accueillant les JO d’été peut organiser une semaine internationale de sports d’hiver, 1924, année officielle des premiers JO d’hiver et 2010, peu de choses ont changé, nous confie Éric Monnin, docteur en sociologie, professeur d’éducation physique et sportive, ancien sportif de haut niveau et membre de nombreux organismes attachés au sport et à l’olympisme.
L’Express du Pacifique – De Chamonix à Vancouver, les Jeux olympiques d’hiver ont-ils subi quelques transformations ?
Éric Monnin – Nous sommes dans la même logique depuis le début : les Jeux d’hiver sont des jeux très confidentiels, familiaux, par rapport aux jeux d’été : des jeux en modèle réduit. À titre d’exemple, aux JO d’été participent environ 11 000 sportifs, contre 2 000 pour les JO d’hiver. Ce qui a toutefois globalement changé, c’est l’argent dans le sport, le professionnalisme, le marketing. Auparavant, la logique était celle de l’amateurisme, du plaisir, de la prouesse, de l’exploit. Aujourd’hui, de grosses machines économiques se mettent en route pour gagner des médailles, pour montrer la toute puissance d’une nation.
LEP – Selon vous, qu’est-ce que Vancouver peut apporter aux Jeux olympiques d’hiver ?
É. M. – Sans doute une vision nord-américaine qui manque encore, car ce sont des jeux très européens. Cela va peut-être donner une impulsion au sport du point de vue technologique, organisationnel, en apportant une vision complètement nouvelle. Ceci pourra être appréciable, ou pas… Tout le monde attendait beaucoup par exemple d’Atlanta et ce fut un fiasco total, du point de vue des nouvelles technologies notamment. On se souvient de deux problèmes majeurs : le transport et la communication. En effet, le système de communication géré par IBM présenta de sérieuses défaillances, engendrant des retards de résultats et des erreurs. Certaines informations concernant les athlètes étaient même erronées. Quant au transport, les deux lignes de métro et le réseau routier furent totalement engorgés. Navettes insuffisantes pour transporter les athlètes, erreur de circuits… un chaos qui inspira au journal France-Soir le titre d’une de ses éditions : « Les Jeux de la désorganisation ». Je peux même vous dire, pour l’anecdote, que la médaille de champion olympique remise à David Douillet (judoka français) était normalement destinée à la Chinoise Sun Fuming, championne olympique des lourds.
LEP – Que peuvent apporter ces XXIes Jeux olympiques d’hiver à Vancouver ? D’ailleurs, les XXIes Jeux d’été s’étaient déroulés à Montréal. Est-ce un hasard complet ?
É. M. – Oui, je pense que c’est un hasard total et je ne crois pas que Montréal représente réellement une réussite dans l’esprit des Canadiens. De grosses difficultés financières se sont greffées à ces Jeux. Pour Vancouver, d’un point de vue politique, les JO peuvent apporter une notoriété. Ils vont permettre de montrer que les Canadiens sont capables d’organiser les Jeux et c’est très important pour une grande nation aujourd’hui, dans un contexte moins idéologique et plus économique que celui qui entourait les Jeux olympiques de Calgary, avant la chute du mur de Berlin. D’un point de vue économique, ils assureront des retombées financières conséquentes, aussi bien touristiques, hôtelières, urbanistiques, ferroviaires, autoroutières – certaines améliorations vont d’ailleurs être très appréciables pour les habitants. Ils seront aussi un moyen de faire connaître l’héritage culturel de la région.
LEP – Les peuples autochtones ont participé à l’organisation des Jeux. On parle du plus grand potlatch du monde. Quelle est la place de ce type d’initiatives dans les Jeux olympiques ?
É. M. – Cette dynamique est complètement intégrée aux JO. Le système ne pouvait pas laisser de côté les autochtones. De la même manière, à Sydney, faire des jeux sans les aborigènes n’était pas du tout possible. Organiser les jeux c’est aussi prendre en compte l’environnement : l’écologie, on l’a bien compris, mais également l’environnement humain.
LEP – Les JO ont-ils cette vocation ?
É. M. – C’était un peu la logique de Pierre de Coubertin. Il fallait essayer de rendre les jeux universels pour faire un monde meilleur. Le sixième principe fondamental de la Charte Olympique stipule que « le mouvement olympique a pour but de contribuer à bâtir un monde pacifique et meilleur en éduquant la jeunesse par le moyen du sport pratiqué sans discrimination d’aucune sorte et dans l’esprit olympique qui exige la compréhension mutuelle. » L’implication des peuples autochtones dans l’organisation des JO à Vancouver, correspond complètement aux idéaux et aux valeurs énoncées. Et puis, il ne faut pas oublier que le spectacle est aussi dans la rue, dans la ville. Les espaces publics sont exploités de manière extraordinaire pour diffuser une image d’universalité des jeux. Les Olympiades culturelles, qui se déroulent en parallèle des compétitions sportives, représentent cet esprit. Une vision prônée par Pierre de Coubertin. Quand il rénove les Jeux en 1894, il a la Grèce antique à l’esprit. Dans l’Antiquité, les Grecs devaient aussi bien se servir de leur corps que de leur tête, faire de la musique, de la poésie. Aujourd’hui par contre, seuls ceux qui sont sur place pourront véritablement profiter de cette part culturelle des Jeux !
Karine Dussart-Bouton


