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Vendredi 21 décembre 2012

Art et Science: La réconciliation

Quelles passerelles entre l’Art et la Science ?

Quelles passerelles entre l’Art et la Science ?

Léonard de Vinci, Goethe, Jules Verne… tous artistes et scientifiques à la fois. Des êtres surdoués qui ont su concilier leur créativité et leur aptitude au raisonnement. À la vérité, au cours des siècles, cette harmonie entre Art et Science ne se retrouve que de façon exceptionnelle : les deux domaines n’ont eu de cesse de s’enfermer dans des querelles de chapelle. Toutefois ces derniers temps, des conférences communes se multiplient, des mouvements transversaux se créent tels que Arts in Healthcare, Art of Healing ou Artscience… Comme si notre siècle se préparait à devenir celui de la réconciliation.

« Je t’aime, moi non plus. » Les relations entre les communautés scientifiques et artistiques ne sont guère monotones. Si, à travers les époques, chacun s’accorde sur l’existence d’un objectif commun – faire évoluer les différentes représentations de la réalité –, la source des différends repose essentiellement sur la dichotomie des approches. L’Art s’adosse sur l’association d’idées, sur la sensualité et les sentiments. La Science est plus déductive, rationnelle et symbolique.

Cependant, au temps de Léonard de Vinci, les liens étaient étroits. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’ils se délitent considérablement. Certains poètes de la mouvance du romantisme engagent de violentes joutes à l’encontre du rationalisme. La rupture est consommée. Victor Hugo, lui-même, écrit en 18651 : « La science est perfectible ; l’art, non. [...] Le progrès, but sans cesse déplacé, étape toujours renouvelée, a des changements d’horizon. L’idéal, point. Or, le progrès est le moteur de la science ; l’idéal est le générateur de l’art. »

Enfin, au siècle dernier, la plupart des chercheurs n’envisagent l’art que comme un moyen de mettre en valeur les résultats de leurs recherches… Bref, ces derniers instaurent une relation de mépris. Ce mouvement de balancier caractérisant l’état des relations entre ces deux domaines semble se suspendre… au profit de la transversalité. La cause : vraisemblablement la période d’incertitude dans laquelle nous vivons. La science s’humanise et ne renie plus l’apport du monde du sensible et de la culture.

La Science au service de l’Art

À l’inverse, des artistes s’emparent des découvertes des scientifiques pour parfaire leurs créations. Déjà au XIXe siècle, le peintre Georges Seurat invente le pointillisme en s’appuyant sur les techniques élaborées par les chimistes. Plus récemment, en 2008, dans un article de Nature, le concept même d’Artscience voit le jour. Ainsi, de plus en plus d’artistes s’intéressent à la programmation informatique, à l’intelligence artificielle. Pour Hervé Fischer2, « la nouvelle métaphore mythique qui se dessine en art est celle de la science : l’astrophysique, les biotechnologies, les manipulations génétiques, [...] la robotique, qui inspirent de plus en plus les artistes ».

À titre d’exemple, des artistes contemporains présentent des œuvres liées au processus de l’anamorphose3 et détournent les lois de la perspective. Parfois, ce sont les scientifiques eux-mêmes qui sont à l’origine de secrets de fabrication d’artistes illustres. À cet égard, le mois dernier, des chercheurs du Laboratoire du centre de recherche et de restauration des Musées de France nous ont appris que Léonard de Vinci avait peint sur la Joconde jusqu’à 30 couches dans un souci de perfection. Cette technique dite « sfumato » permet de donner aux contours un flou caractéristique et inégalé.

Par ailleurs, nul ne peut nier le rôle de l’imaginaire dans la Recherche : « Les scientifiques travaillent sur les faits. Mais ils n’iraient nulle part sans avoir rêvé avant. [...] Je sais gré à certains artistes de m’aider à prendre l’indispensable recul critique qu’exige aujourd’hui le développement de la technoscience », a déclaré le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond [Nature, 1996 et 2001]. De surcroît, la science fait de plus en plus appel à des images d’artistes, notamment en astrophysique, en biotique [qualifie un milieu dans lequel la vie peut se développer] ou en virologie…

L’Art au chevet de la médecine

S’il est bien un domaine scientifique où la place de l’art grandit, c’est celui de la médecine. À la fin du siècle dernier s’est développée une discipline qui a pignon sur rue, au Québec notamment, mais dont les dérives (sectaires, charlatanisme) ont quelque peu écorné l’image : l’Art-thérapie. Forme de psychothérapie où l’art (peinture, danse, sculpture…) est censé soigner les maux de l’âme.

Un autre vaste mouvement, mieux admis au sein de la communauté médicale, est celui de Arts in Healthcare. Ce champ multidisciplinaire qui se développe surtout en Amérique du Nord est dédié à la transformation des soins traditionnels. Son but : connecter les patients à l’art à des moments-clés de leur vie. Les arts (peinture, musique, architecture de lieux, design des meubles…) les aident à guérir plus vite, tant dans leur corps que dans leur esprit. Leur anxiété diminue en même temps que leur souffrance physique…

Le Dr Roger Ulrich, professeur d’Architecture à l’université Texas A&M, a conduit des recherches, notamment en Suède, établissant les effets bénéfiques de l’environnement (art et nature) sur les constantes des patients : moins de tension artérielle, meilleur rythme cardiaque. Ses travaux influencent désormais l’architecture mondiale, ainsi que le design intérieur de bon nombre d’hôpitaux. L’architecture des hôpitaux prévoit des endroits de repos où les malades ont un accès à la nature, une vue sur des paysages, des jardins…

Environnement sécurisant

L’Art crée un environnement plus sécurisant. Parfois, les services hospitaliers partisans de l’effet Mozart (lire encadré) s’appuient davantage sur la musique. À noter, tout de même, l’existence d’un phénomène marginal appelé le syndrome Stendhal : certains patients se sentent agressés par la beauté et développent une réaction délirante avec confusion, agitation voire prostration. Mais en règle générale, les arts réduisent le recours aux médicaments, permettent de diminuer la souffrance ainsi que la durée de séjour dans les hôpitaux… de quoi susciter la curiosité du corps médical. « La peinture a sans doute le même effet que la musique sur les patients, si elle fait du bien et facilite la guérison, pourquoi pas ? » estime ainsi le Dr Joël Gagnon, chirurgien vasculaire au Vancouver General Hospital (VGH).

Autre intérêt : les équipes médicales bénéficient elles aussi de cet environnement agréable et deviennent plus performantes. Elles commettent moins d’erreurs. Ainsi, le Dr Beverly Spring qui exerce dans le service de soins palliatifs au VGH confie : « Lorsque je passe devant la toile de Jack Schadbolt située au premier étage de notre hôpital et que je suis fatiguée, un peu lasse,  […] je laisse les couleurs m’imprégner… Cette œuvre devient un peu mon compagnon et me renforce. »

En conclusion, si de nos jours les relations semblent au beau fixe entre l’Art et la Science, le piège à éviter pour les deux domaines serait celui du rapprochement suicidaire, de la confusion… comme le relève si justement Jean-Marc Lévy-Leblond : « On souhaiterait en tout cas, éviter à la science le comique du geai se parant des plumes du paon, et à l’art le pathétique du paon qui emprunterait ses plumes au geai. » ■

1. Dans William Shakespeare (Première partie, Livre III)
2. Hervé Fischer (2007), fondateur de l’Observatoire International du Numérique
3. Transformation par un procédé optique ou géométrique, d’un objet que l’on rend méconnaissable

L’effet Mozart

Le Dr Alfred Tomatis, chirurgien et psychologue, évoque ce concept basé sur l’utilisation thérapeutique de la musique de Mozart, dès 1991. En 1993, d’autres recherches, celles du Dr Rauscher de l’Université de Californie établissent, de leur côté, une corrélation entre l’écoute de la musique de Mozart et les aptitudes au raisonnement spatial. ■

Nora Azouz

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