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Vendredi 21 décembre 2012

Art et Science: La réconciliation

Les Devenyi : un couple «double-mixte»

Les Devenyi : un couple «double-mixte»

Margaret Devenyi, artiste peintre vancouvéroise et professeur de Chimie à UBC, nous a quittés brutalement le 8 avril 2010, à l’âge de 79 ans. Laissant derrière elle une œuvre considérable et une philosophie, le « mixte-double », double-mixte en français ou l’art de concilier les deux hémisphères de son cerveau. Son mari Denes, ingénieur et photographe, reprend ce combat. Portraits croisés de deux artistes-scientifiques.

Le 12 juillet – 26e avenue Ouest dans le quartier calme et chic de Dunbar à Vancouver. Denes Devenyi veut évoquer l’exposition hommage qui aura lieu en octobre à la galerie Art Works. L’ex-ingénieur veut surtout parler du livre qu’il rédige au sujet de sa femme : Mixte-double en est le titre, La différence De Vinci le sous-titre. L’ouvrage doit paraître en novembre prochain. Une lumière picturale plane sur Vancouver et le sifflement des branches d’arbres ployant sous les rafales de vent rompt la quiétude ambiante.

Une atmosphère quasi identique à celle du 8 avril où Denes découvrit le corps de son épouse sans vie, étendu sur le tapis du salon. Ce soir-là, Margaret ne parvenait pas à trouver le sommeil, agitée par le vent extérieur.

Elle descendit au rez-de-chaussée comme à son accoutumée. Cette fois, elle ne remonta pas. Pas le temps de crier… la télécommande toujours coincée entre ses doigts. Frappée d’une crise cardiaque foudroyante, l’artiste succomba sur-le-champ.

Bonnard, son idole

D’apparence modeste, la demeure des Devenyi ne livre ses secrets qu’une fois le pas de porte  franchi. Des dizaines de tableaux, tous plus rayonnants les uns que les autres, habillent les murs de la bâtisse. Dans le petit salon, La maison de Bonnard, son idole artistique, figure en bonne place. Toile réalisée en 2005, sur les hauteurs de Cannes lors d’un des nombreux voyages en France du couple qui y possède une maison [à Saignon].

Margaret était une artiste prolifique : plus de 200 tableaux réalisés, souvent des paysages fleuris, ensoleillés, inspirant la gaieté. Le seul portrait qu’elle ait jamais réalisé a été peint en 1958. C’est celui de son mari.

« Margaret adorait le soleil, se souvient Denes. Dès qu’il faisait son apparition, quelle que soit l’heure, elle se rendait sur la plage de Jericho Beach avec nos enfants, Estelle et Tony. » [Margaret avait un troisième enfant, plus âgé, né d’une première union en Hongrie.] C’est à cet endroit au large de Jericho Beach que Denes a dispersé les cendres de son épouse, comme elle le désirait.

Plus largement, « elle adorait Vancouver, car elle aimait la diversité des paysages, des visages et l’instabilité du climat ».

« Jeune, évoque l’ex-ingénieur, elle aurait souhaité devenir docteur en médecine. Malheureusement, en Hongrie, notre pays natal, le fait d’avoir des parents professeurs n’était pas bien vu par le régime en 1948. Elle fut orientée vers la biochimie, moi qui voulais être architecte, je dus me résoudre à épouser la profession d’ingénieur en mécanique. Margaret a toujours su combiner ses passions : la science et la peinture. Elle était la perfection, l’unicité. Pas de dualité entre ses sentiments et sa raison. Au contraire, l’un nourrissait l’autre. Toute proportion gardée, elle avait la chance de partager cette caractéristique avec Léonard de Vinci. »

Esprits libres

Les Devenyi ont toujours refusé d’être enfermés. La liberté chevillée au cœur, ils fuient la Hongrie le 22 novembre 1956. « Moi, j’étais habillé en fermier, se rappelle Denes. Elle était dissimulée sous du foin. Nous avions versé 20 dollars de l’époque à un agriculteur pour qu’il nous transporte avec sa charrette. Lors de notre fuite, nous avons échappé de peu à la mort. Des balles sifflaient au-dessus de nos têtes, trois soldats tiraient pour nous dissuader de passer la frontière autrichienne, nous l’avions pourtant déjà franchie de 50 mètres. Je ne sais toujours pas si ces hommes avaient vraiment l’intention de nous abattre. »

Une fois en Autriche, un certain Dr Stengel héberge le couple pendant un mois. Là, les Devenyi assistent à un opéra de Bizet. « Nous avions adoré, même si nous nous attendions à plus d’effusions dans la salle. Nous, Hongrois, nous avons un tempérament très proche des Latins et des Français notamment. C’est peut-être pour cette raison que nous nous sentions vraiment bien en France. » Une semaine avant la mort de Margaret, sa fille Estelle avait acheté des billets d’avion… pour la France.

La cuisine des Devenyi paraît immense par rapport aux autres pièces. Décorée avec goût, elle donne sur une terrasse en bois surplombant une piscine. C’est à cet endroit que Margaret aimait exercer son art et se détendre. « La société américaine 3M a bien compris les bienfaits de l’art sur ses collaborateurs, poursuit Denes. Plusieurs artistes de renom, dont Margaret, ont leurs toiles exposées au siège de la firme à Minneapolis.

Depuis, la cote de l’entreprise n’a pas cessé de faire des bonds sur les marchés boursiers. J’y vois un lien de cause à effet. »

Denes consent à évoquer ses propres créations. Sa plus belle exposition de photographies remonte au mois d’août 1965. Elle s’est tenue rue d’Alembert à Paris, en France. « Margaret inspirait mes créations. Elle était mon modèle, ma Mona Lisa et, en même temps, mon Léonard de Vinci. »

Théorie de l’ocytocine

« Ma femme et moi croyons ferme à l’importance de l’ocytocine. Nous pensons que cette hormone de la confiance, du partage, de la féminité, de la créativité produite par l’hypophyse postérieure [située dans la région moyenne du cerveau], est celle qui sauvera l’humanité. A contrario, l’adrénaline, l’hormone de la guerre que nous qualifions d’hormone masculine, ne produit rien de bon, seule. Pendant la deuxième guerre mondiale, argumente-t-il, Roosevelt a demandé à l’armée de l’air d’inventer des bombes émettant des gaz à distance. Les ingénieurs, un peu trop rationnels, n’ont pas compris qu’il fallait protéger les pilotes de l’émanation de gaz. Lors des essais, tous ont péri. La preuve que la plus grande des intelligences peut faire des erreurs de jugement destructrices. »

Denes rêve à un monde où chacun pourrait développer sa créativité en augmentant la présence d’ocytocine dans son cerveau. « Chacun devrait mettre une image dans sa caverne [Put a picture in his cave, allusion aux fresques préhistoriques dans les cavernes], ironise l’ancien professeur de mécanique. En d’autres termes, tous et en particulier les économistes et les scientifiques devraient essayer d’utiliser simultanément toutes les capacités de leur cerveau. Autrement dit, nous devrions tous aspirer à devenir des êtres bicéphales réconciliés ou “doubles-mixtes”. » De conclure : « Je crois en l’Art, je crois en Margaret, je crois en l’unité du cerveau. Comme l’écrivait Dostoïevski, “seule la Beauté sauvera le monde”.»■


Nora Azouz

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