La Pacific Salmon Commission a encore revu ses chiffres à la hausse : le nombre de saumons rouges dans le Fraser devrait atteindre 34 millions cette année. Un revirement mystérieux pour les scientifiques après la disparition de près de 10 millions de poissons l’année dernière. Paul LeBlond, océanographe et ancien membre de la Commission d’enquête judiciaire Cohen, nous donne des pistes.
La Commission Cohen a été nommée afin d’enquêter sur le déclin des populations de saumons rouges du fleuve Fraser, quelles nouvelles questions pose la pêche miraculeuse de cette année ?
Paul LeBlond – Cette Commission va devoir répondre à plusieurs interrogations. Nous avons assisté l’année dernière à la chute des stocks de saumons sans espoir de réapprovisionnement. Ce qui aurait pu devenir problématique à long-terme. Or, la remontée soudaine ou montaison – migration des saumons –, qui a été très forte cette année, laisse penser que rien n’est perdu. L’autre question concerne les prévisions faites par le ministère des Pêches et Océans. Elles se sont révélées beaucoup trop optimistes l’an dernier et beaucoup trop pessimistes cette année. Ce qui complique la gestion à long terme : comment conserver les espèces de saumons sur une longue période sans savoir ce qui se passe réellement ?
Les travaux commandités par la Commission vont probablement être réorientés vers l’obtention d’éléments de compréhension sur ces phénomènes successifs de raréfaction puis d’abondance de poissons en mer.
Comment expliquer la pêche miraculeuse de cet été après la disette de l’année dernière ?
PLB – Je n’ai pas d’explication simple, même si beaucoup d’hypothèses sont avancées. D’après la plupart des biologistes, le nombre de saumons qui revient frayer chaque année dépend de leur évolution dans l’océan. Il faut savoir que les saumons vivent un ou deux ans dans l’eau douce avant de se rendre dans l’eau salée pour grossir. Ils se trouvent alors dans un milieu vaste, peuplé de toutes sortes d’espèces. Les saumons peuvent alors périr, être mangés par d’autres ou encore ne pas trouver suffisamment de nourriture. C’est compliqué, nous n’avons pas suffisamment d’informations pour prévoir l’avenir d’une année à l’autre.
L’aquaculture a beaucoup été mise en cause dans la disparition des stocks de l’année dernière, qu’en pensez-vous ?
PLB – L’activité de l’aquaculture est comparable à celle des fermes sur terre. Elle est devenue une industrie importante en Colombie-Britannique. Nous avons clairement identifié des répercussions négatives sur les poissons et notamment l’apparition du pou du saumon. Il s’agit d’un parasite présent dans la mer qui prolifère dans des conditions de confinement. Certains pensent que c’est la raison pour laquelle tant de saumons ont disparu en 2009. Mais ce n’est pas clair et la plupart des scientifiques ne sont pas tout à fait d’accord. La pollution, la dégradation des lits de frayage des poissons dans les rivières sont des facteurs à ne pas négliger. Cependant, la majorité des scientifiques pensent que le grand mystère provient de l’océan lui-même. Les poissons disparaissent en mer puis reviennent en nombre sans que nous puissions émettre la moindre hypothèse sérieuse. Nous avons seulement la certitude qu’ils ne sont pas pêchés puisque la pêche en haute mer est interdite par des accords internationaux.
La façon la plus simple d’assurer la pérennité de ces poissons est de leur préserver des endroits pour frayer. Il faudrait en quelque sorte protéger les côtes en s’abstenant, entre autres, de construire des complexes résidentiels… Quoi qu’il en soit, tant que personne ne comprendra exactement ce qui se passe en mer, il faudra ralentir la capture des poissons.■
Propos recueillis par Charlotte Houang


