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Samedi 4 février 2012

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Vendredi 21 décembre 2012

Vibrante escale

Vibrante escale

Elle fait le tour du monde pour remettre de l’ordre dans le mythe migratoire. Ses deux nouveaux ouvrages sont déjà prêts à rejoindre le rang de ses succès, tandis qu’elle vient de publier un hommage vibrant à l’homme qui berça son enfance. Fatou Diome nous a parlé d’elle, usant d’une confondante sincérité, et du vieil homme qui l’emmenait jadis sur sa barque.

Elle cherche ses mots en musique, travaille la nuit dans l’intimité des émotions exacerbées, se lève tard, et lorsqu’enfin Fatou Diome fait son apparition dans la salle où l’attendent les journalistes, c’est comme si la mer venait de livrer l’une des perles qu’elle façonne de longue date. C’est que le caractère bien trempé de l’écrivain ne date pas d’hier ; une ténacité inépuisable qui l’a sans aucun doute mené sur les rives du succès. Son courage, elle l’insuffle à ses personnages, et chaque femme née de sa plume mue par la kora et le violoncelle, porte un peu de ce tourbillon d’ébène.

Ainsi, Le ventre de l’Atlantique – publié en 2003 – a dévoilé quelques facettes du parcours de l’enfant de Niodor, petite île du Sénégal du Sine-Saloum, face à la pointe de Sagomar, qui abrite à peine 16 000 habitants. Enfant, Fatou se faufilait jusqu’à la fenêtre de l’école pour y glaner quelques bribes de connaissances, avant d’obtenir une inscription officielle réclamée par l’instituteur. Ce sont ensuite ses lectures qui lui donneront l’envie d’écrire. Mais l’écriture, c’est aussi ce qui lui permettra de vivre, de survivre, d’aller chercher au fond de ses tripes la vérité de ses sentiments. « Je ne triche pas avec moi et mes émotions, nous confie-t-elle. Si vous souriez en me lisant, c’est sans doute que j’ai ri comme une malade en écrivant. Si vous avez la larme à l’œil, j’ai sûrement pleuré. »

Celle que ses parents ont rejetée à la naissance leur est reconnaissante de ce geste, qui l’a finalement confiée à des grands-parents extraordinaires. Ne pas regarder ce qui manque, mais honorer le plein, c’est la règle de vie que semble s’être fixée cette femme à la détermination féroce. En hommage à l’amour porté et reçu, Fatou Diome a écrit Le vieil homme sur la barque, minuscule roman, délicatement serti des illustrations de Titouan Lamazou. Un roman, ou plutôt une nouvelle, renouant ainsi avec le format de sa première publication, qui se fait phare sur le rivage de ses amours.

Les livres de Fatou Diome sont ainsi des étapes dans une quête, son fil d’Ariane. La jeune femme avait quitté l’Afrique pour suivre un mari français qui l’a bien vite abandonnée, poussé par les invectives maternelles. Constatant que sa belle-mère ne pouvait supporter la couleur de sa peau, Fatou s’est de nouveau tournée vers l’âge mûr, s’intéressant à ces jours qui s’étirent dans l’enceinte de maisons-prisons. « On veut faire briller et on finit par salir notre conscience en cachant les vieux dans ces maisons », criera-t-elle encore, publiant dans le même souffle Inassouvies nos vies, fruit de rencontres, d’émotions et du désir de d’honorer ces êtres.

Avec Le vieil homme sur la barque, Fatou Diome s’offre une escale où elle a tant reçu, une escale où l’amour construit, faisant fi de la naissance hors mariage de la « fille du diable ». « Pendant l’attente, n’oublie pas de porter ton regard vers le ciel, pour que nos yeux se croisent vers le même soleil », lui dit encore sa grand-mère qui a aujourd’hui 94 ans. La petite fille de Niodor est devenue femme, écrivain, voix et conscience d’une humanité qui se perd dans le capitalisme, le néo-esclavagisme, la répression des femmes. Elle est de tous ces combats et rappelle à qui veut l’entendre que Senghor voyait la culture comme partie intégrante du développement. Mais elle  aime aussi reprendre la rame aux côtés d’un grand-père qu’Hemingway semble avoir décrit pour elle, un grand-père qu’à son tour elle partage par les mots.

Avant de quitter les journalistes, faisant une dernière fois virevolter les verbes, Fatou Diome nous dira encore son affection pour le mauve, cette couleur tempérée, mélange de la rouge chaleur africaine et du froid bleu européen : « Qu’est-ce qui fait la beauté du mauve… ? Le bleu… ? Le rouge… ? À quoi sert-il de s’en enquérir, si le mauve vous va bien ?! » Son rire tintera dans l’insolente gaieté renvoyée aux réalités des tracés sinueux que lui a réservés la vie.

« La réussite, c’est la dignité, c’est tout léger », lance-t-elle comme un défi à ceux qui lui parlent de richesse et de succès, qui envient son parcours et lui demandent un billet d’avion pour l’Europe. Elle n’en démordra pas, l’immigration est une blessure pour l’Afrique, une erreur sur le chemin du développement et il est temps de repenser nos vies à l’aune de la dignité humaine. Ce pourrait bien être là tout le sens de son œuvre, le sens de cette ultime question : « Nous sommes dans la même barque. J’ai envie de ramer avec vous, de choisir avec vous un joli cap, pas pour l’Afrique ou pour l’Europe, mais pour l’être humain. Êtes-vous d’accord pour ramer avec moi ? » ■


Karine Dussart-Bouton

1 commentaire pour “Vibrante escale”

  1. retrouvailles

    Chere Karine, quel plaisir de lire ces interview, bises de france

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