Le Museum of Anthropology de UBC offre au public une exposition du photographe néo-zélandais Mark Adams jusqu’au 30 septembre, Tatau, Samoan tattooing and global culture. Ses clichés s’immiscent dans la sphère très privée des tatoueurs samoans. Cette tradition bien éloignée des pratiques actuelles de tatouages révèle le fort attachement des Samoans à leur communauté.
Lorsque les Néerlandais ont pour la première fois foulé le sol de l’île de Manu’a en 1722, dans l’archipel des Samoa, leurs équipages ont tout de suite décrit la population indigène comme des plus accueillantes et chaleureuses. Une particularité retiendra leur attention : contrairement à d’autres natifs, ceux-là ne se peignaient pas le corps, mais portaient des collants de soie artistiquement tissés, des côtes jusqu’aux genoux. Pour ne s’être jamais vraiment frottés à eux, ces explorateurs européens ne découvriront pas sur le moment qu’il s’agissait en fait de tatouages, dont la tradition, inchangée depuis 2000 ans, continue de se perpétuer aujourd’hui de génération en génération.
Mark Adams, photographe distingué en Nouvelle-Zélande, a tissé depuis 25 ans une relation d’amitié et d’intimité avec plusieurs tufuga tatatau, des artistes tatoueurs des Samoa, et principalement avec le maître Sulu’ape Paulo. De ce lien particulier est né un travail photographique contemporain, exposé au Museum of Anthropology de UBC. Adams affiche 40 portraits de Samoans, dans leur environnement quotidien au sein de leur propre demeure, portant ces motifs distinctifs. Mêlant leur mode de vie actuel à la culture traditionnelle, il s’est faufilé dans les coulisses de cette épreuve du tatouage, si éprouvante.
Ses photographies dépeignent la fierté qu’arborent ces hommes et femmes ordinaires qui se sont, à un moment de leur vie, abandonnés aux mains d’un maître tatoueur dont le savoir se transmet souvent de père en fils. Tout comme le procédé, qui implique une douleur sans commune mesure avec celle d’une aiguille, outil plus communément utilisé pour cet art du corps. Ici, les maîtres disposent d’instruments et d’une méthode qui en feraient pâlir plus d’un ! À l’aide d’un sausau qu’ils utilisent comme un maillet, ils tapent sur des peignes aux dents de diverses largeurs qui pénètrent ainsi dans la peau, déposant une encre moulue à base de suie de noisettes brûlées. Chaque peigne est fabriqué à base d’os d’animaux, pour assurer la précision des tracés.
Affirmer ses liens à la culture samoane
Autrefois associée au passage à l’âge de la maturité dans les familles de haut rang, l’épreuve est considérée par les Samoans comme un moment unique, longuement réfléchi, qui requiert une très grande motivation et un engagement confirmé envers leur culture et leur histoire. C’est une étape immense qui renforce leur lien avec leur communauté, un événement qui rassemble généralement famille et amis autour du tatoué pour l’accompagner sur ce chemin. Chaque personne se voit tatouer des motifs différents, le maître jugeant de la palette qui sera attribuée à chaque individu en fonction de son histoire et de son identité. Et la route est longue : il faut compter cinq sessions pour accomplir l’œuvre corporelle. Le bas du dos en premier, s’en suit les fesses et les parties génitales, l’extérieur des cuisses puis l’intérieur, pour finir avec l’abdomen et le nombril. Dix jours seront nécessaires, permettant d’apaiser l’inflammation entre chaque session. Le travail achevé, l’homme qui a reçu son pe’a (tatouage) porte désormais à vie une marque d’honneur et de respect. Inversement, celui qui n’arrivera pas au bout sera entaché de honte.
Si les hommes samoans ritualisent le procédé de tatouage, imposant, à l’encre épaisse, le photographe démontre que le rite est tout de même moins éprouvant pour les femmes. Leur tatouage, appelé malu, se concentre des hanches jusqu’aux genoux, sans passer par les fesses. Les motifs, plus délicats, sont espacés, entrelacés et laissent respirer la peau.
L’exposition montre encore combien les Samoans ont voulu conserver leur tradition, brimée à l’époque par les missionnaires chrétiens qui ont tenté d’abolir ce rituel, jugé barbare et inhumain. Les illustrations prouvent qu’ils ont su mêler et s’adapter aux deux cultures, à l’image de ce prêtre en soutane, dévoilant sous ses habits de chrétien les marques corporelles d’une culture toujours très présente.
Sophie de Kepper



