Ça commence sur un frisson, l’hôpital rejoint en urgence, l’inquiétude d’une mère sur fond d’hiver dans l’Ouest canadien. Puis, aux réminiscences d’un passé lointain, une chaleur s’infiltre, comme un éclat de soleil, le soleil d’une enfance partagée entre Paris et le nord de l’Afrique.
Il suffit de mordre à quelques lignes de ce premier roman en partie autobiographique de Michelle Rechtman Smolkin pour ne plus lâcher prise, intrigué et ébloui par la force, la clarté et la sensibilité des évocations qui s’égrènent. Une mère transporte son fils à l’hôpital de Vancouver. Sacha brûle de fièvre. Elle est terriblement inquiète, désarmée. Aux odeurs d’éther et d’asepsie remontent les souvenirs de « l’année du grand malheur », cette année où la narratrice fêta ses 5 ans et tenta de comprendre la disparition de sa mère, son absence éternelle.
Escales
L’histoire reprend son escalade. La petite fille grandit et nous présente ses aînés composant la mosaïque bigarrée d’un univers chahuté et nomade. La saga familiale fait apparaître des personnages façonnés par la candeur et la détresse des yeux d’une petite fille ; petite fille que les adultes s’ingénient à garder dans le noir de leurs maladroits secrets. Alors l’enfant rebrode l’histoire, s’invente le monde pour, cahin-caha, répondre à ses questions. De mariages en drames, de remariages en nouveaux conflits, elle trottine sur ce qui ressemble plus à une terre d’exil qu’à un terrain de jeux. Les questions en viennent à nous brûler aussi le cœur en même temps que les lèvres : comment les adultes peuvent-ils réserver ce sort aux enfants ? Et pourquoi le sort s’acharne-t-il ? Mais, surtout, comment peut-on oublier que dans l’union, la réunion, le temps partagé, s’impriment les plus belles étapes, les plus beaux jalons de notre histoire ?
Voyages
De retour à Vancouver, la nuit s’étire et avec elle les souvenirs. Les médecins n’expliquent rien et la narratrice fouille son angoisse comme elle fouillait jadis la nébuleuse familiale. La fièvre de Sacha s’entête dans son ascension. Les médecins n’y peuvent rien, ne répondent rien. Et les questions d’une mère donnent la réplique aux échos inquiets de son enfance. Il flotte un parfum ambré dans cette quête aux mille réponses inventées. La pétillante tante Ranya, qui ne connaît aucune parcimonie, virevolte et s’enflamme, tandis que la nouvelle épouse, sèche marâtre, ne sera jamais que l’effroyable succédané d’une mère. Toutes deux entourent un père timide qui, toujours, manquera de fermeté. La coriandre et le cumin succèdent au chou, à l’eau de javel. Entre yiddish et arabe, l’héritage d’une petite fille se transforme en un voyage émouvant, nourri avec maestria de la sensibilité de l’enfance, du mal-être de l’adolescence et des responsabilités qui mûrissent avec l’âge.
Sur la terrasse aux tommettes rouges d’Amezrou, l’enfant attend le retour de son père. Aux portes d’un lycée parisien, l’adolescente guette la mobylette de sa première histoire d’amour. Et l’attente se poursuit sur un lit d’hôpital où la femme devenue mère reprend peu à peu connaissance, épuisée par l’attente interminable de la salle d’urgence, épuisée par le doute que l’humour et la colère ne peuvent plus masquer.
Ces allers et retours entre Vancouver et Paris, Paris et Casablanca, le Jardin des Plantes et les Palmeraies du Maroc, Casablanca et Vancouver, nous permettent finalement d’entrevoir cette proximité que le temps et les distances peinent à gommer entre l’enfance et l’âge adulte. Les racines tentaculaires que la narratrice dévoile sous les projeteurs de ses flash-back, illuminant une mère marocaine, une grand-mère algérienne, un grand-père tunisien, dévoilant un père juif polonais, un oncle émigré aux États-Unis, une tante russe, une belle-mère hongroise, nourrissent inlassablement, inexorablement, ses choix, ses espoirs, ses manques, ses douleurs.
Arrivée
Mais le renouveau est palpable en ces terres rejointes au prix de milliers de kilomètres. Dans cette ville que l’auteure habite depuis déjà plus de 20 ans, cette ville aux mille visages où les destinées semblent moins qu’ailleurs rivées aux sillons de leurs aînées, cette ville où tout le monde vient d’ailleurs, la narratrice trouve sa place. Ici la glue des deuils insurmontables peut enfin sécher, s’effriter, pour libérer la petite fille qui décidera enfin de se contenter de ses propres réponses. Ici où une vie plus sereine est enfin possible, à Vancouver, sur le seuil de son bonheur.
Michelle Rechtman Smolkin, journaliste, auteure, réalisatrice télé et radio, nous offre sous les traits de ce premier roman une magnifique fresque familiale, un dessin dont les courbes enfantines, loin de nous bercer, nous convoquent à toujours plus de lucidité, d’honnêteté, nous donnent à embrasser la diversité culturelle, ses bonheurs, ses douceurs, ses fantaisies et la simplicité qu’il faut parfois pour leur permettre de cohabiter en arc-en-ciel. Dix années de travail ont porté les fruits d’une superbe ode à la tolérance, à l’amour, au respect et à l’enfance.
Karine Dussart-Bouton


