Parution du journal suspendue

Samedi 4 février 2012

Prochaine publication papier

Vendredi 21 décembre 2012

Sang pris

Sang pris

Lorsqu’une petite fille se heurte à la longueur de certains passages de son roman à succès Akuna-Aki, meneur de chiens, Gilles Dubois se remet à la tâche. Il offre alors au jeune public une nouvelle version de cette histoire, qui se fait encore plus haletante, encore plus émouvante.

De cette version jeunesse, le titre lui-même donne le ton. Dans La piste sanglante, il n’est plus question de suivre les méandres syncopés des états d’âme de quelques personnages. Pour répondre aux attentes de ses lecteurs dès 14 ans, Gilles Dubois a sacrifié les passages les plus fouillés de son roman et nous en livre les raisons.

L’Express du Pacifique
– Vous avez donné un rythme plus soutenu à votre récit. Le lecteur est sous tension du début à la fin de l’histoire. Pour ce faire, vous avez sacrifié certains personnages, certaines références aux traditions amérindiennes. Pourquoi ?
Gilles Dubois – Je pense que ces passages touchaient beaucoup plus les adultes. Ils étaient plus psychologiques. Dans d’autres, je traitais de valeurs de la société en général. Mais j’ai pensé que, lorsque j’étais jeune, j’appréciais l’action, que ça bouge. C’est aussi pour cela que j’ai décidé de commencer le roman immédiatement avec de l’action, pour mettre les lecteurs dans l’ambiance.

L.E.P. – Dans votre livre, les hommes vivent au cœur de la nature. Vous-même avez fait ce choix. Selon vous, que manque-t-il aux jeunes qui habitent dans de grandes villes ?
G. D. – La douceur, s’arrêter devant un coucher de soleil, prendre le temps de vivre, de respirer. En centre-ville, un jeune ne va pas s’asseoir sur un banc pour regarder les oiseaux. Il n’a pas le temps. Il y a les voitures, du bruit, de la musique, des copains… un tas de choses vont attirer son attention. Alors que s’il est à la campagne, il sera moins sollicité et son esprit se développera vers la beauté.

L.E.P. – Est-ce une des raisons pour lesquelles vous avez tenu à conserver une grande part de poésie dans ce roman jeunesse ?
G. D. – Oui, beaucoup pensent que les jeunes s’en moquent complètement. Pour moi, faire de la beauté avec des mots, c’est une question de respect envers les jeunes, parce qu’ils méritent d’avoir de jolies choses sous les yeux. Je mets autant d’efforts, si ce n’est pas plus, pour écrire pour la jeunesse et je tiens à ce que ça reste joli pour qu’ils apprennent à rechercher la beauté, la douceur, la poésie.

L.E.P. – Vous décrivez avec beaucoup d’émotion les amitiés profondes et sincères qui unissent, dans le Grand Nord, certains hommes avec leurs chiens, voire leurs loups. Que représentent pour vous ces animaux ?
G. D. – Le loup, c’est toute ma vie ! Il représente la persécution. Pour moi, ils sont comme ces hommes et ces ethnies qui ont été et sont  encore massacrés. En ce moment, il y a d’ailleurs des campagnes d’abattage de loups aux États-Unis, en Alaska. On les tue par hélicoptère, on les empoisonne. C’est l’animal qui a l’organisation sociale la plus proche de la nôtre, et je trouve que les abattre est une folie. Les chasseurs prétendent qu’il y a moins de gibier à cause des loups, mais la faute en incombe aux hommes. Sur l’île Royale dans le Michigan, une expérience commencée il y a 50 ans démontre l’inverse. Des orignaux y avaient été placés et, l’hiver,  des loups les ont rejoints. La chasse est interdite sur cette île. Les deux espèces vivent ensemble, et il n’y a pas d’hommes pour détruire cet équilibre.

L.E.P. – Vous sentez-vous plus proche de la nature que des citadins ?
G. D. – La nature porte tout, toutes les émotions. J’aime prier comme les autochtones et, quand je regarde le ciel, je dis : « Merci Grand Esprit. Fais comprendre à l’homme qu’il doit arrêter de détruire, qu’il est en train d’agir stupidement avec la Terre ». Les hommes prennent souvent et ne donnent rien, ne remercient pas. Les gens sont indifférents et j’ai parfois du mal à les comprendre.

L.E.P. – Que souhaitez-vous que vos lecteurs gardent de vos écrits lorsqu’ils referment l’un de vos livres ?
G. D. – Le respect de la nature. C’est tellement important. Quand j’ai commencé à enseigner il y a 40 ans, je me disais – et à l’époque ça n’existait pas encore – qu’un jour, pour pouvoir entrer dans une classe, parler à des enfants, on nous demanderait de prendre des cours d’écologie, de protection de la nature et de l’environnement.
Un journaliste m’a dit un jour : « Vous, avec votre écologie et votre protection des animaux, vous devenez un peu lassant ». Je veux qu’on comprenne que tuer des animaux, ça ne peut pas être un passe-temps. Les trappeurs sont des gens cruels. On ne peut pas dire : « Je suis chasseur et j’aime la nature ». Si je vais dans la nature et que je repars en laissant du sang et de la souffrance, s’il y a une bête avec une patte coupée qui agonise, des petits qui crèvent de faim dans une grotte pendant qu’un type arrache la peau de la pauvre femelle, je ne peux pas prétendre aimer la nature. C’est la vie, et les bêtes ne sont pas là pour être massacrées.

L.E.P. – Certains chasseurs ne sont-ils pas attachés au respect de la nature ?
G. D. – Même si l’on paie un droit de chasse, dès l’instant où l’on prend un fusil pour aller s’amuser, passer le temps, il n’y a aucun respect pour la nature. Par contre, pour un aborigène qui vit dans le Grand Nord et qui n’a rien d’autre pour se nourrir, je trouve que c’est tout à fait normal. Mais depuis que les « Blancs » ont donné l’idée aux autochtones de tuer des bêtes pour leur fourrure, les choses ont changé. Les Premières Nations ne tuaient jamais les bêtes pour le profit. Aujourd’hui, ils tuent des ratons laveurs ou des renards pour leur peau et laissent la viande pourrir par terre.
Il y a des gens qui vont dans le  nord, louent un chalet, prennent un avion, se posent sur un lac et vont tuer 3, 4, 5, 6 bêtes pour s’amuser. Ça me dégoûte.

L.E.P. – Avez-vous d’autres projets d’écriture en ce moment ?
G. D. – J’écris un recueil de nouvelles. Il m’est arrivé des tas de choses dans ma vie. Je vais raconter toutes ces petites histoires. J’ai, par exemple, écrit une histoire sur une louve, que j’avais élevée et que j’ai un jour retrouvée avec une flèche dans la poitrine.

Gilles Dubois est-il parvenu à sauver cet animal pour lequel nous connaissons aujourd’hui sa passion ? Je ne trahirai pas le suspens, préférant laisser intacte la force envoûtante de ces récits qui empruntent aux terres arctiques leurs passionnants contrastes.■

Karine Dussard-Bourton

2 commentaires pour “Sang pris”

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