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Vendredi 10 février 2012

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Vendredi 21 décembre 2012

Quand on devient juif

Quand on devient juif

Le Festival du film français de Vancouver présente la 39e œuvre du réalisateur israélien Amos Gitaï, Plus tard tu comprendras, adapté du roman éponyme et autobiographique de Jérôme Clément. Un questionnement sur l’identité de Victor qui découvre ses racines juives dont sa mère, Rivka, n’a jamais voulu parler.


Amos Gitaï signe une nouvelle fois dans le même registre. Les erreurs du passé. Le souvenir douloureux de la Shoah. Son nouveau long-métrage a ceci de différent que l’expérience est cette fois typiquement française – le récit d’une famille dont l’histoire est mêlée à celle de l’Occupation en France et aux lois du régime de Vichy pendant la Deuxième Guerre mondiale. Une famille dont l’identité a été enterrée avec le temps qui passe, et les blessures que l’on veut laisser derrière soi.

Le film débute en 1987, dans l’appartement de Rivka (Jeanne Moreau), étouffée par la lourdeur des souvenirs alors que le procès de Klaus Barbie, chef de la Gestapo à Lyon, est retransmis à la télévision. Son fils, Victor (Hippolyte Girardot) est marié et père de famille. Au même moment, alors que la radio diffuse les témoignages des rescapés juifs, il se trouve dans son immense bureau où sont étalées archives familiales et publiques. Obnubilé par ses recherches, il tente de recomposer un passé familial trouble, dont le seul témoin, sa mère, a toujours voulu le préserver. Mais à 40 ans, les questions sans réponse et toujours détournées le plongent dans l’obsession de savoir d’où il vient, quelles sont ses racines.

Les photographies qu’il a collectées lui permettent de retrouver la trace de ses grands-parents maternels, les Gornick, juifs russes émigrés en France, arrêtés en 1944 et déportés en camp de concentration, d’où ils ne reviendront jamais. Que s’est-il passé rue de Paradis, là où ils tenaient leur commerce de fourreurs ? Ce même endroit où Rivka l’emmenait prendre le thé, là où elle a été élevée, et où vivaient désormais ses grands-parents paternels.

Il s’interroge sur cette autre branche de la famille, les Bastien. Son père dont on ne saura simplement par Jeanne Moreau que « c’était un homme charmant ». Un père qui pourtant détenait un poignard nazi. Qui, en bon Français, s’était plié aux lois de l’époque en renseignant le préfet de police de son mariage avec Rivka, fille d’émigrés juifs. Quel rôle a-t-il joué, si tant est qu’il en ait eu un, dans la disparition des Gornick ?

Un portrait intime

La réalisation tourne autour de la relation entre la mère et son fils, les deux personnages principaux, notamment dans l’appartement de Rivka. Amos Gitaï se prête au jeu du travelling, se déplaçant d’une pièce, où les souvenirs s’entassent sans que l’on ne connaisse leur signification et leur origine, à l’autre, où Victor tente de déceler la vérité. Une quête qui lui est propre quand sa sœur, Esther, incarnée par Dominique Blanc, tente de lui rappeler que son baptême catholique est ce qui lui a sauvé la vie.

Jeanne Moreau retarde sans cesse le moment fatidique où elle devra affronter les interrogations de son fils. Des dîners aux visites de courtoisie, il n’arrive pas à poser les questions qui le taraudent. Il éprouve pourtant une culpabilité certaine, rétroactive, quant à la disparition de ses grands-parents. Il emmènera donc sa femme et ses enfants au village de Salviac. Là, au petit Hôtel de l’Univers, sa main frôle les murs de la chambre qui a abrité et caché sa famille 43 ans plus tôt.

Retour en arrière. Dans l’intimité du couple juif, le réalisateur nous offre une courte valse, pudique et délicate, de leur vie. Avant cette nuit où la Gestapo viendra les arrêter, entre les cris, les tirs, les images furtives d’autres Juifs emmenés pour un aller sans retour. L’intensité du récit que lui fait le propriétaire de l’hôtel bouleverse Victor. Sa femme (Emmanuelle Devos) est là pour lui rappeler avec une touche de douceur qu’il ne peut pas refaire l’Histoire. Qu’il ne peut pas la défaire non plus. Et que, pour cette raison, sa mère a préféré garder le silence.

Femme fière, pudique, ce n’est qu’à ses petits-enfants que Rivka dévoilera son passé, en les emmenant à la synagogue. L’étoile de David, ce petit bout d’étoffe qu’elle portait plus jeune et qu’elle transmet à son petit-fils comme un héritage identitaire et une leçon de l’Histoire, résume finalement ce grand secret. Déchargée d’un poids de plus de 40 ans, Rivka pourra enfin s’éteindre, laissant Victor comme un orphelin, toujours en proie à ses doutes.

Amos Gitaï n’achèvera pas ce portrait familial intime et délicat sans rappeler l’évolution de la France sur les questions de l’Holocauste. Le film évoque la reconnaissance des responsabilités de Vichy en 1995 par le président de l’époque Jacques Chirac. Victor se rend alors à la Commission d’indemnisation des victimes juives qui en a découlé, où il ne sait que répondre et comment assumer le préjudice immense que sa famille a subi. Comment mettre un prix sur une perte impossible à chiffrer ? Ce n’est que maintenant que Victor, fuyant à son tour les questions de la commission, comprend alors certainement le silence si bien conservé de sa mère.

Sophie de Kepper


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