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Vendredi 10 février 2012

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Vendredi 21 décembre 2012

Quand la langue prend corps

Quand la langue prend corps

Elles ont capté mon attention de quadragénaire en devenir, mon attention de femme, de mère, d’ancienne élève. Élargissant encore le spectre des attractions, les Saisons russes de Florence Ehnuel ne pourront pas vous laisser indifférents, que vous cherchiez le dépaysement, un regard neuf sur vos désirs ou, tout simplement, de nouvelles idées pour dépasser le mode « rentrée ».

Nous étions familiers des résolutions du premier janvier. Il faudrait paraît-il à présent compter avec celles de la rentrée ! En ouvrant magazines et webzines (tendance oblige), impossible de passer à côté de ces nouvelles bonnes intentions, de la ritournelle préconisant une consommation sans modération de lectures enfantines, aux théoriciens verts promulguant la Hippie version nouveau millénaire. Dans cet imbroglio de pensées nouvellement remâchées, qu’il fait bon découvrir le petit dernier de Florence Ehnuel ! En toute légèreté, l’auteure redonne souffle à des émotions ensevelies sous des us d’ordinaire implacables. Dans le même élan, elle muscle nos désirs et nous prépare même à nous délecter du frimas.

Au siècle dernier, Samuel Ullman* nous priait déjà de considérer la jeunesse non comme une période de la vie, mais comme un état d’esprit, un effet de la volonté. « On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années », disait-il. « On devient vieux parce qu’on a déserté son idéal. » Cet idéal, Florence Ehnuel ose justement le convier, lui donner toute sa place dans la quête qui anime la narratrice de son dernier roman, sensuel et sensé. Celle à qui nous devions déjà Le beau sexe des hommes ou encore L’amour conjugué nous fait cette fois entrer dans l’intimité d’une femme à la vie mi-réglée, mi-bousculée, une vie classique somme toute. À 40 ans, la narratrice décide d’apprendre le russe, de se lancer corps et âme dans ce nouvel exercice avec pour parti pris de céder totalement la place aux sensations qui happeront la langue pour l’inscrire, bien plus que dans sa tête, dans son corps, au plus profond de l’être.

À l’ombre du désir

Iouri n’aura pas besoin d’en savoir plus et ne s’engagera pas à moins en devenant son professeur. Lui qui ne s’encombre d’aucune méthode préétablie mais en invente une pour chacun de ses élèves embrassera cet enseignement peu orthodoxe, saura le préserver, le magnifier, avec le désir de l’élève et les possibilités du maître pour seul cadre.

De ces nouvelles constructions linguistiques, la narratrice fera alors une véritable reconstruction. Élève et professeur prendront le temps, le temps d’adopter l’alphabet cyrillique comme un nouveau chant et les déclinaisons comme autant de nuances. Ils prendront le temps, aussi et surtout, de suivre les voies du désir, pour mieux le dire, le découvrir et ne jamais buter sur les réticences du corps, de la mémoire. En douceur, sans heurt, la langue se déliera, le corps se désempêtrera de ses convenances et s’appropriera de nouveaux rythmes, de nouvelles images, de nouvelles syntaxes, dans une langue qui aura désormais son mot à dire dans les visions du monde qu’accueillera notre héroïne.

Plus que le tracé d’une aventure érotique et singulière, c’est ce rapport à la langue si adroitement nuancé qui me restera de ces lignes. En un écho surprenant à ce bonheur de lecture, feuilletant une revue de psychologie dans un hall de gare, je découvris, goûtant les fruits savoureux du hasard, que George Steiner accorde plus de philosophie à certaines langues qu’à d’autres. Tandis que l’anglo-américain siérait à l’informatique et à la technologie, la structure grammaticale de l’allemand serait, pour l’écrivain anglo-franco-américain, de nature métaphysique. En plaçant le verbe à la fin de la phrase, après une longue hésitation, l’allemand tiendrait en effet en suspens la signification, entretenant une sorte de suspense ontologique constant. L’essayiste, critique littéraire et philosophe rappelle ainsi que « chaque langue ouvre un monde, découpe l’expérience d’une façon spécifique. Les langues sont autant de fenêtres permettant d’entrer dans la réalité d’une manière unique. Mais elles constituent aussi l’homme dans son intimité. »

Au-delà de la connaissance, de l’habilité et de l’utilité de ces acquisitions, dont la jouissance n’est toutefois pas anodine, il y a donc de la place pour le rêve, le désir, la nuance. Il y a une place pour soi, un soi qui se construit, s’invente sous de nouvelles tonalités : « Chaque fois que je reviens au français, Iouri traduit simultanément. […] Tout ce que je dis me revient dans sa langue, par sa langue, comme un tableau plus doux par endroits, plus vif à d’autres. » […] « Ce jour-là, je repars avec ma morosité, promesse d’angoisses, sous le bras, comme un paquet, comme un cahier de textes plein de devoirs à faire à la maison. Mais avec une assurance nouvelle : c’est dit, ça existe dans le monde, en plusieurs langues, donc c’est vrai. Et si c’est vrai, c’est que cela peut changer, car le réel se définit en grande partie par le changement. J’en dispose, je n’en suis plus la spectatrice perdue et confondue. »

Une langue comme un nouvel espace de liberté… Un programme que je pourrais bien adopter pour la nouvelle année…

Karine Dussart-Bouton

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