On pourrait attendre une banale histoire d’amour, d’eau, de rose, de drames et d’espoirs… Et c’est justement ce que nous livre Christine Eddie, la poésie, le charme, la force, la profondeur et les atmosphères enivrantes en plus, sous la voûte boisée d’un monde un peu désuet, un peu en retrait.
Christine Eddie est née en France en 1954 et a grandi en Acadie avant de se poser au Québec. Journaliste et nouvelliste, auteure d’un livre jeunesse, Les carnets de Douglas est son premier roman.
La lecture rappelle immanquablement Sylvie Germain, romancière et philosophe française, qui nous combla de ses Jours de colère, durs et passionnés, et donna naissance à Magnus, prix Goncourt des lycéens en 2005. Rappelez-vous, celle pour qui « Les rêves sont faits pour entrer dans la réalité, en s’y engouffrant avec brutalité, si besoin est, […] pour y ré-insuffler de l’énergie, de la lumière, de l’inédit, quand elle s’embourbe dans la médiocrité, dans la laideur et la bêtise », nous fit toucher du doigt une nature à l’emprise tentaculaire. Elle modela des auras flamboyantes dans l’argile souple et lisse de son regard à la bienveillance quasi mystique.
« J’étais seul, songeait Douglas, et maintenant je suis unique. Comment un tel miracle a-t-il pu se produire ? »
C’est sous la plume habile et cadencée de notre auteure québécoise que les miracles se produisent cette fois, que le monde se transforme. Deux foyers de torture poussent deux enfants à la dérive. Le vent, la musique et l’amour les harponnent alors pour mieux les libérer, ensemble, en des terres reculées où vivent peu d’âmes et poussent encore tranquillement les arbres.
Dans la forêt de Rivière-aux-Oies, au creux de la bonté d’une pharmacienne et d’un médecin, deux jeunesses se rencontrent, s’apprivoisent et arriment leurs destins. Romain, héritier de la richissime et célèbre dynastie Brady, sera rebaptisé Létourneau d’une cabane isolée. Il deviendra finalement Douglas, le plus solide, le plus grand, à l’image de l’arbre du même nom, pour mieux répondre à la tendresse de celle qui bientôt portera son enfant. Eléna le comblera de sa poésie et de sa flamboyance. Ils s’aimeront, dans l’attente, la délectation du temps et leur complicité caressante.
Par amour
Mais la fable ne pouvait en rester là et Christine Eddie maniera le drame pour redonner corps aux sentiments qu’elle n’a de cesse de polir. Sur la lancée de sa mélopée, au fil de chapitres qui ont tout des séquences d’un long métrage, apparaissent des personnages aux humanités débordantes, des personnages sensibles, attachants. Pour l’amour d’une petite fille, le docteur Léandre Patenaude et l’institutrice Gabrielle Schmulewitz feront fi du qu’en dira-t-on et ouvriront à l’inconditionnel leurs cœurs pourtant meurtris. Rose grandira avec la ville, au milieu d’adultes qui sauront la préserver de ses tumultes. À l’ombre d’un mélèze, elle attendra le retour de son père parti explorer le monde. Elle lira ses lettres, ses liens, envoyés pour ne jamais vraiment la quitter.
Si l’amour est omniprésent dans ce conte habité d’une dryade, responsabilité, racines et renoncement y sont aussi magnifiquement explorés. Ces thèmes traités avec pudeur et profondeur côtoient une écriture légère, accompagnent naissances et renaissances et chaperonnent l’amour qui, quelquefois, « sait être grandiose ».
Pour ce premier roman, Christine Eddie reçut des mains de Patrick Poivre d’Arvor, au Salon du livre de Québec, le prix littéraire France-Québec dont le journaliste est parrain. Ce prix, créé en 1998, se veut avant tout un prix des lecteurs et souligne l’excellence du roman contemporain québécois en soutenant la promotion et la diffusion en France de la meilleure littérature québécoise. Une raison de plus pour ne pas manquer cette lecture envoûtante et virevoltante ; une lecture qui rappelle encore le regard de Sylvie Germain pour qui « écrire, c’est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au cœur des mots ».
Karine Dussart-Bouton
Christine Eddie, Les carnets de Douglas, éditions Héloïse d’Ormesson, 2009, 186 pages.





