Jeudi 11 mars 2010

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Lundi 15 mars 2010

Peindre avec des mots

Peindre avec des mots

En 1976, Dany Lafferière s’exile à Montréal pour fuir la dictature. 1985 : premier livre, premier succès. Depuis, l’auteur haïtien enchaîne les publications. Ces livres, à la fois critiques et pleins d’humour, sont aujourd’hui connus dans le monde entier.

L’Express du Pacifique Votre dernier ouvrage, L’énigme du retour, a remporté le prix Médicis en novembre. Tous les critiques s’accordent à dire que ce livre est différent. Tant sur le fond – un sujet grave, l’exil, abordé avec sérieux – que sur la forme avec l’alternance de la prose et du vers. Vous sentez-vous vraiment un autre depuis ce roman ?

Dany Lafferière – Les gens ont tort. Je ne pense pas que ce livre soit si différent que ça. Pour le thème « grave » comme ils disent, j’ai déjà écrit sur des sujets sérieux : Le cri des oiseaux fous. Pour la forme, Chronique de la dérive douce est composée en petites vignettes. Il y a une grande uniformité dans ma bibliographie, ce livre est un chapitre du grand livre que je tente d’écrire depuis des années et qui est une autobiographie à l’américaine. Elle comprend déjà une douzaine de romans. Celui-là y trouve sa place tout naturellement. Si le livre a frappé un peu plus, c’est plutôt au lecteur à qui il faut demander pourquoi.

LEP – Que recherchez-vous dans l’écriture ?

D. L. – Le but est de relier les gens entre eux, faire en sorte que même s’ils ne se connaissent pas, ils puissent se parler à un niveau intellectuel élevé. Discuter de sujets qui les concernent profondément, comme le destin, l’amour, la mort, le plaisir, la peinture, la réalité, l’horreur, la beauté du monde.

LEP – Paradoxalement, vos livres sont écrits avec détachement. Ils sont pourtant toujours inspirés de votre vécu : pourquoi adopter cette position intermédiaire ?

D. L. – Dans mon dernier ouvrage, L’énigme du retour, j’ai une discussion avec mon neveu. Il dit : « J’adopte une posture d’écrivain que je place sur une réalité vérifiable. Mais les choses deviennent de plus en plus difficiles, je sens une distance de plus en plus grande entre moi et le monde ». Je lui réponds que c’est cette distance-là qui lui permettra d’écrire. Il ne faut pas, en tant qu’écrivain, s’enfoncer dans le drame ou l’affect. Il faut justement faire de la réalité un chant, lui trouver sa musique, son rythme. La transformer en quelque chose qui donne au monde une autre perspective.

Dans ce même livre, je demande à un peintre primitif haïtien des rues pourquoi ses tableaux sont aussi colorés – la nature aussi luxuriante, les fruits aussi succulents – alors qu’autour de lui, ce n’est que désolation. Il me répond que les gens ne veulent pas voir dans leur salon ce qu’ils peuvent voir par la fenêtre. Il ne peint pas la réalité mais son univers imaginaire, intérieur. Le monde n’est pas fait pour être reproduit tel quel selon moi. Sinon à quoi bon. Le style, l’écriture, c’est une forme de distance.

LEP – Beaucoup pensent que vos livres poussent à l’introspection. En même temps, en les lisant, on ressent plus que l’on ne réfléchit. Comment expliquez-vous cela ?

D. L. – Malgré le fait qu’il y ait beaucoup d’écrivains dans mes livres, ma grande influence ne vient pas de la littérature mais de la peinture, celle des artistes primitifs haïtiens. Ce sont mes vrais maîtres. Ils arrivent à intoxiquer la personne qui contemple leurs tableaux, à faire qu’elle n’arrive plus à penser, qu’elle bascule dans un nouvel univers fait de saveurs, d’odeurs, de couleurs. L’esprit un peu raisonnable, un peu occidental, se trouve mis en veilleuse ; les sens,  en alerte. Mes livres ne poussent pas à réfléchir mais ils font pénétrer dans un autre monde. C’est une forme sensible de la réflexion, qui s’éloigne des concepts et des données. À la fin de la lecture on se sent comme sorti d’un rêve, on se demande pourquoi on ne vit pas dans ce monde. Ce que j’attends des lecteurs, c’est une méditation sur ce voyage.

LEP – Vos livres ne traitent pas directement de politique, pourtant on la sent présente à chaque instant. Pensez-vous, comme Victor Hugo, que l’artiste a un rôle à jouer dans la cité ?

D. L. – Tout le monde a un rôle à jouer, je ne pense pas qu’il y ait quelqu’un qui soit plus haut placé que les autres. Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous emportés dans le mouvement des choses. Qu’on subisse ou qu’on exerce une pression. Lorsque l’on vit sous une dictature, on se retrouve dans un piège, celui de la politique au premier degré : on est contre le tyran. Mais que vous soyez pour ou contre lui, il veut justement être au centre de votre vie. Si dans mes conversations quotidiennes je dénonce les régimes autoritaires, je voudrais que ma littérature expose d’autres aspects de moi-même. La chose la plus subversive à mes yeux, c’est de vivre heureux malgré le dictateur. De trouver un bonheur qui n’est ni niais, ni indifférent au sort des autres. Un sens à la vie qui ne soit pas uniquement une obsession du tyran. C’est ça pour moi le politique : éjecter le dictateur de mon univers mental, lui montrer qu’il n’y a pas que lui.

LEP – Votre silence c’est donc de la politique. Vous voyez-vous alors comme un écrivain engagé ?

D. L. – Je ne sais pas, je ne suis pas du genre à mettre les artistes dans une classe à part. Les écrivains ne sont pas les seuls engagés. Plein de gens protestent, meurent et ne sont pas écrivains. Je ne veux pas faire partie d’une aristocratie, d’un groupe de gens qui pensent mieux comprendre le monde, mieux l’expliquer, je n’en crois rien. Beaucoup font ce qu’ils peuvent dans leur secteur, il n’y a pas de talent qui défend mieux le monde. Il est vrai que l’écrivain travaille précisément sur la transcription du réel, c’est normal que cela paraisse un peu plus pédagogique, un peu plus clair. Cela ne veut pas dire que la personne qui ne dit mot ne comprenne pas le monde. De plus, le mot écrivain n’est pas un vocable universel. La réflexion sur sa fonction est différente selon le pays et l’époque. Je vis dans un monde imaginaire. Le lien que je fais avec le monde réel me permet de créer un langage nouveau, un autre monde. Mais je me demande de plus en plus si les gens ne font pas la même chose. Sinon nous ne passerions pas notre temps à rêver, à refaire le monde, à le reconstruire. Nous pouvons tous, par notre imaginaire, le transformer d’une manière ou d’une autre. Dans tout les cas, il n’y a pas d’auteur sans lecteur. Ce dernier est l’être silencieux qui doit transformer l’univers que l’écrivain propose. 

Propos recueillis par Fanny Abes

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