Les fanatiques religieux n’ont jamais pardonné au naturaliste anglais d’avoir découvert que les grands singes et l’homme ont un ancêtre commun. Mais aujourd’hui, on chahute également sa théorie au nom du progrès. Loin de s’assourdir, la querelle s’envenime. Darwin est-il indigne d’un requiem ?
Double anniversaire pour Darwin en cette année 2009. Le père de l’évolutionnisme est né il y a deux siècles, et la publication de L’origine des espèces remonte à 150 ans. Une âme et un ouvrage qui peuvent prétendre à reposer en paix. Prenez Marx ou Nietzsche, ses contemporains. Ils en ont causé du scandale ! Oui, mais qui se donne encore la peine de s’offusquer de leurs idées ? On refusait obstinément d’offrir une tombe à ces trublions, puis un beau jour on s’est aperçu que cela faisait un bail déjà qu’ils gisaient, on ne peut plus inertes, dans le carré VIP du cimetière. Darwin rêve probablement de les y rejoindre. Seulement, ses funérailles ne sont pas pour bientôt. Les mâchoires d’un pitbull polycéphale, qui ne veut point sa mort, mais son repentir, se sont enfoncées dans ses mollets.
Qu’a-t-il osé dire, le bougre, qui soit tellement impardonnable ?
« Que nous, les hommes, serions cousins du singe ! » aboie l’une des têtes, avant de prier le Christ, cependant que la seconde implore l’indulgence d’Allah. Or voici que la troisième lâche un instant le mollet du naturaliste.
« Croyez-vous que nous soyons sortis du chapeau du Seigneur ? » ironise-t-elle, puis se tourne vers Darwin, et lui lance, d’un air courroucé : « Raciste ! Sexiste ! Eugéniste ! Sommes-nous des bêtes, nous, les hommes ? »
Parmi les scientifiques, l’évolutionnisme s’est imposé. Bien qu’il ait fait l’objet d’importantes révisions, ses principes – sans cesse corroborés par de nouveaux indices – permettent d’élucider l’histoire du vivant. Jamais, pourtant, il n’a eu autant d’ennemis.
Les croisés de l’ignorance
L’antiévolutionnisme religieux connaît une seconde jeunesse. Inquiet de son influence croissante, le paléoanthropologue Pascal Picq le décrit et le dénonce dans un essai parfaitement documenté, Lucy et l’obscurantisme, où l’on trouve d’abord un utile rappel historique. Tout commence aux États-Unis après la Première Guerre mondiale. Persuadé que « les horreurs de la guerre, la révolution russe et tous les désastres de l’Europe résultent de l’athéisme dont l’un des piliers est la science et tout particulièrement le darwinisme », un certain William Jenning Bryan s’engage dans une campagne visant à interdire l’enseignement de l’évolution.
Depuis, le combat s’est globalisé. Partout, les activistes américains « soutiennent de nombreuses organisations en les finançant et en leur fournissant des documents – revues, livres, films –, dont certains sont adaptés au contexte des différents pays ». Le monde musulman, qui n’avait pas rejeté L’origine des espèces à la fin du XIXe siècle, prend part à l’offensive. Au Canada, les écoles indépendantes de certaines provinces comme l’Ontario s’affranchissent de l’obligation d’enseigner la théorie darwinienne. Et les lobbies réactionnaires, comme l’Association créationniste du Québec, pullulent. Ici comme ailleurs, leur but est « de saper la laïcité et d’installer de nouvelles formes de théocratie ».
Comment une rhétorique aussi désuète peut-elle prospérer à notre époque ? Selon Pascal Picq, l’explication est à chercher dans les structures mentales. De tradition animiste, la culture japonaise n’éprouve aucune difficulté à reconnaître la continuité entre les animaux et l’homme. Dans les pays sortis de la forge du monothéisme, inversement, on répugne à se voir associé aux « espèces inférieures ». La singularité de l’être humain doit être affirmée, car l’esprit est un privilège d’origine céleste. Pas étonnant, dès lors, qu’à l’époque même – le XVIIe siècle – où se développent les principes de la science moderne, apparaissent aussi la doctrine du Dieu artisan, créateur des formes naturelles, c’est-à-dire le « théisme », et celle du Dieu architecte, présent à travers les lois de l’univers, le « déisme ». La « science créationniste » et la « théorie du dessein intelligent » qui sévissent à l’heure actuelle se bornent à reprendre ces doctrines.
L’inquiétant ne se réduit pas au fait que l’antiévolutionnisme religieux s’attaque aux fondements du savoir et de la démocratie. Pascal Picq souligne un point que l’on néglige. Aux yeux des fondamentalistes, les choses d’ici-bas ont été créées pour les seuls besoins de l’homme, qui peut donc en disposer librement. « Si l’administration Bush n’a pas signé les accords de Kyoto, c’est autant pour préserver ses intérêts immédiats qu’en raison de cette vision du monde ».
L’obscurantisme ostentatoire des fanatiques de la Création renforce la légitimité de l’évolutionnisme. Cette théorie est-elle moralement correcte pour autant ? On sait que Darwin explique la transformation des espèces par l’éviction des moins aptes dans la lutte pour la vie. N’est-ce pas sur ce terreau qu’ont germé l’eugénisme, le racisme, voire toutes les apologies de l’oppression ? Certains « progressistes » n’ont aucun doute. Ce n’est pas Dieu, mais l’homme, qui est mis en danger.
Grossière erreur d’interprétation, s’échine à montrer le philosophe et théoricien des sciences Patrick Tort dans son dernier ouvrage, L’effet Darwin. Qu’on lise La filiation de l’homme, où le naturaliste présente ses conclusions anthropologiques. On verra qu’il fut « non seulement un penseur de la civilisation et de la paix, mais le plus convaincant des généalogistes de la morale ».
Exemple : « À mesure que l’homme avance en civilisation, (…) chaque individu (…) doit étendre ses instincts sociaux et ses sympathies à tous les membres d’une même nation, même s’ils lui sont personnellement inconnus. Une fois ce point atteint, seule une barrière artificielle peut empêcher ses sympathies de s’étendre aux hommes de toutes les nations et de toutes les races. » Mais ailleurs, Darwin établit une hiérarchie. On dirait qu’il affirme l’existence d’inégalités biologiques. Or, précise Tort, les « races inférieures » sont celles que les « races civilisées » ont pu soumettre grâce aux capacités rationnelles et sociales qu’elles ont eu la chance de développer en raison de facteurs géoclimatiques. Et Darwin, pour qui l’altruisme est un produit nécessaire de l’évolution humaine, pense que la « civilisation » finira par s’étendre à tous les peuples, et que le colonialisme, reliquat de la barbarie, est appelé à disparaître.
Patrick Tort se veut définitif. Mais ne l’est pas. En soutenant qu’il existe un critère universel de « civilisation » au regard duquel s’ordonnent « primitifs » et « avancés », Darwin participe de cette variante ethnocentriste de racisme que Lévi-Strauss a fustigée au nom de la respectabilité de toutes les cultures.
La loi du plus faible
On préférera les chapitres où Tort montre que l’analyse darwinienne de l’amélioration de l’espèce humaine, au rebours de tout sexisme, met en évidence le rôle déterminant des femelles ; et qu’elle s’articule autour d’un concept déroutant, l’effet réversif de l’évolution : « La sélection naturelle, principe directeur de l’évolution impliquant l’élimination des moins aptes dans la lutte pour la vie, sélectionne dans l’humanité une forme de vie sociale dont la marche vers la civilisation tend à exclure de plus en plus, à travers le jeu lié de la morale et des institutions, les comportements éliminatoires ». Paradoxe qui permet de comprendre comment la société humaine en est venue à protéger le faible et à se définir par ce trait singulier.
Darwin a des audaces. Ainsi que des failles. Comme tout aventurier de la connaissance. Le temps n’est-il pas venu de l’aborder sereinement ? Docteur en théologie et en histoire des sciences, Jacques Arnould propose, dans Requiem pour Darwin, où il brosse un portrait tout en nuances du savant, qu’on en finisse avec les panégyriques et les procès. La théorie de l’évolution heurte les dogmes, bien sûr. Mais le naturaliste, respectueux des croyances, cherchait seulement à comprendre le mystère de la vie.
Quelle personne de bonne foi pourrait lui en faire grief ?
Atila Özer
Pascal Picq, Lucy et l’obscurantisme, Odile Jacob, 320 pages
Patrick Tort, L’effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Seuil, 240 pages
Jacques Arnould, Requiem pour Darwin, Salvator, 240 pages


