Que peut-il bien manquer à l’un des quinze écrivains les plus lus dans le monde, à celui que le succès compare à Saint-Exupéry ou Alexandre Dumas, à cet écrivain français traduit en 40 langues, parmi les auteurs de théâtre vivants les plus joués sur la planète et qui a su se lancer avec talent dans l’aventure cinématographique ? Peut-être une rencontre avec le public vancouvérois pour revenir, comme il nous l’a soufflé, à ses débuts face à ceux qui ne l’ont pas encore tout à fait adopté.
L’Express du Pacifique – Vous avez récemment publié Ulysse from Bagdad et Le Sumo qui ne pouvait pas grossir, un roman qui traite de l’immigration clandestine, ainsi qu’un nouvel opus de votre Cycle de l’invisible. Quelle est l’impulsion qui vous permet de commencer une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre et, enfin, de le ou la quitter ?
Éric-Emmanuel Schmitt – Je crois que je ne quitte jamais un de mes livres. Les personnages continuent à exister en moi, les émotions sont là et certains protagonistes me glissent encore des choses à l’oreille. C’est le cas du maître de sumo ou de Monsieur Ibrahim, des personnages qui ont de l’humour et de la sagesse. Et comment ça vient ? C’est la vie qui provoque chez moi de grandes émotions.
LEP – En 2004, le magazine Lire demandait aux Français de désigner les livres qui avaient changé leur vie. Oscar et la dame rose fut cité à côté de la Bible, des Trois Mousquetaires ou encore du Petit Prince. Que représente un tel succès pour un écrivain ?
É.-E. S. – Oh c’est… ce qu’on n’ose pas rêver. Une déclaration pareille ! Je reçois tout le temps du courrier me disant : « Vos livres ne sont pas seulement bien, ils me font du bien », pour résumer un peu. Les gens m’écrivent souvent pour me dire que mes livres leur font l’effet d’une médecine, qu’ils sont un antidépresseur, quelque chose qui les dope, qui leur permet d’affronter le tragique du quotidien – c’est le cas d’Oscar et la dame rose, le tragique de la maladie et de la mort qui s’approche. Je reçois depuis toujours du courrier sur les vertus thérapeutiques de mes livres. Et là, tout d’un coup, je me rendais compte que cela faisait suffisamment de gens pour apparaître dans un tel sondage. J’étais très fier, tout simplement. Je crois que c’était la plus belle marque de reconnaissance pour un travail.
LEP – Vous êtes traduit et publié dans des dizaines de langues. Comment vivez-vous ce passage à la traduction ?
É.-E. S. – Avec des sentiments ambigus : une joie de principe – c’est merveilleux de pouvoir rencontrer un public d’une autre langue – et toujours avec une inquiétude concernant la traduction, puisque j’ai une écriture qui a l’air très simple mais qui ne l’est pas, cette simplicité étant l’objet d’un gros travail. Ce dépouillement, c’est en fait toute une série de difficultés résolues et j’ai toujours peur que les traducteurs trahissent cette apparente simplicité.
LEP – Plusieurs de vos personnages affirment que nous sommes à notre place dans l’amour, quel qu’il soit. Votre récente naturalisation belge est-elle une façon d’embrasser cet amour pour un pays où vous avez trouvé votre place ?
É.-E. S. – Ce qui me plaît, c’est d’avoir une double nationalité, c’est-à-dire une nationalité qui représente mon histoire, la française, et une nationalité qui représente mes choix de vie et évidemment des choix amoureux. Dans mon œuvre, je me sens écrivain français et cinéaste belge. J’écris avec un amour de la langue et dans une certaine tradition littéraire française qui vient plutôt du XVIIIe siècle. Et puis, faire de la philosophie en racontant des contes, des nouvelles, des histoires, des pièces de théâtre, c’est quelque chose qui a un ancrage dans le XVIIIe siècle. Je me sens tout à fait écrivain français et cinéaste belge parce que c’est en arrivant dans ce pays que je me suis mis à faire du cinéma. Dans mon expression à l’écran, il y a d’ailleurs quelques éléments de fantaisie et de surréalisme belges.
LEP – Avez-vous le sentiment que le cinéma apporte quelque chose de plus à une œuvre comme Oscar et la dame rose par exemple ?
É.-E. S. – Je ne pense pas que le cinéma apporte quelque chose en plus. Je pense que c’est autre chose. Cela revient au début de notre conversation. Les gens qui lisent me parlent des vertus thérapeutiques, de l’ordre de la sagesse, d’un espèce de bénéfice philosophique existentiel que leur apportent mes livres. Mais il y a des gens qui ne lisent pas et peut-être que leur art de référence, c’est le cinéma. Je me suis demandé s’il était possible de provoquer le même effet au cinéma, à la fois avoir des sujets graves et travailler sur l’apaisement, l’acceptation des dimensions douloureuses de l’existence : la même thérapie mais dans un autre art.
LEP – Vous avez dit : « Il faut être l’écrivain que l’on est, pas l’écrivain qu’on veut être. » Une de vos œuvres vous a-t-elle donné le sentiment d’être au plus près de l’écrivain que vous êtes ?
É.-E. S. – En fait, je crois que ce que je pense de mon œuvre n’a pas d’importance. Sa raison d’être, c’est d’appartenir aux autres. Certains vont privilégier les contes, comme Oscar et la dame rose ou Monsieur Ibrahim ou encore Le Sumo, etc. D’autres vont adorer la veine plus philosophique, celle qui s’exprime par exemple dans La part de l’autre, mon roman sur Hitler, ou dans L’Évangile selon Pilate, sur Jésus. D’autres vont privilégier l’aspect « analyse psychologique » de mon théâtre, dans Petits crimes conjugaux ou Variations énigmatiques. D’autres vont aimer la légèreté qu’il peut y avoir dans mes nouvelles et d’autres vont la détester. Le pommier est là pour produire ses pommes. J’essaie de faire au mieux à chaque fois, mais ce n’est pas moi qui décide de ce qui est mieux. Je crois qu’il faut accepter de pratiquer un art totalement subjectif, qui va provoquer des lectures subjectives.
LEP – Vous écrivez, je vous cite, « rivé à l’essentiel ». Si vous n’aviez qu’une phrase pour partager votre essentiel avec vos lecteurs, quelle serait-elle ?
É.-E. S. – Habitez l’ignorance avec confiance plutôt qu’avec défiance.
LEP – Est-ce aussi accepter une mise en danger dans la rencontre avec l’autre, faire preuve d’une curiosité généreuse ?
É.-E. S. – Oui, faire confiance à la vie, faire confiance à la rencontre, faire confiance à l’autre. Vivre dans l’ignorance avec des désirs, de l’attente, les bras ouverts. Comme dirait Spinoza, parce qu’il n’était pas mauvais, aimer la nécessité.
LEP – Le monde anglo-saxon n’est pas le plus accueillant vis-à-vis de vos œuvres je crois ?
É.-E. S. – Je pense être un des rares exemples d’écrivains qui a une carrière internationale importante en Europe ou en Asie sans que cela soit passé par la consécration de la langue anglaise. Je pense que c’est le cas peu commun, que ce soit dans le théâtre ou dans le roman, d’une propagation qui est passée de la France à l’Allemagne, de l’Allemagne aux Pays-Bas, à la Pologne, à la Russie puis aux pays asiatiques. C’est une contamination par l’Est. Généralement ça passe par l’Ouest. Cela ne veut pas dire que c’est un refus. Ça veut dire que je commence juste dans la langue anglaise. Je suis un débutant.
LEP – Alors avec quel état d’esprit venez-vous à Vancouver cet automne pour le Festival international des écrivains et des lecteurs ?
É.-E. S. – Justement, avec enthousiasme, en ayant l’impression de me retrouver quelque part à mes débuts, avec des gens à découvrir qui pourraient éventuellement me découvrir. Ça m’amuse profondément de me retrouver en train de faire mes débuts.
LEP – L’expérience promet d’être belle et intéressante !
É.-E. S. – En tout cas, pleine de zones d’inconnu.
Karine Dussart-Bouton


